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Guadalupe NETTEL


Après l'hiver



Claudio, exilé cubain, correcteur pour une maison d’édition, homme obsessionnel et perfectionniste, macho et singulier, dont on devine la fragilité et  les blessures ouvertes, vit à New York. Enfant, il habitait avec ses parents et ses oncles dans une grande maison avant que le gouvernement ne leur impose de la partager avec une famille de mulâtres et leurs enfants, « leurs saints, leur musique ». Une frustration qui a ancré en lui la haine de « l’intrus » au point que dans son petit appartement sombre de Manhattan il a, dès son emménagement, imposé à ses voisins une règle stricte quant au silence. Du suicide de sa fiancée à Cuba non plus il ne s'est jamais remis. Deux raisons suffisantes pour quitter l'île et élever dorénavant une barrière infranchissable entre lui et les autres pour éviter toute passion, tout débordement et toute souffrance. « Pour me protéger du chaos, j’ai organisé ma vie quotidienne sur la base d’habitudes et d’interdits » explique-t-il et personne d'autre que lui n'est autorisé à franchir la porte de ce studio entretenu avec l'ordre maniaque indispensable pour calmer ses angoisses et compenser son évident désordre psychique.
Les seules relations amicales qu’il entretient à cette époque sont celles très épisodiques avec un ami d'enfance exilé comme lui à New York et Ruth, une riche styliste divorcée, cultivée et dépressive qu’il appelle « sa couguar », la traitant comme une putain tout en acceptant ses cadeaux comme un gigolo. Le lecteur apprendra plus tard l'existence d'une autre amie cubaine exilée. Une certaine Haydée, femme chaleureuse et pleine de vie résidant à Paris, avec laquelle il a gardé des liens.

De l’autre côté de l’Atlantique, Cécilia, une Mexicaine de Oaxaca venue poursuivre ses études à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine de Paris fait douloureusement son apprentissage de la capitale. Elle a froid, ne parle à personne, n'a que peu d'argent et c'est à celle qui avait tout d'une naufragée que Haydée a proposé de quitter sa chambre universitaire pour venir habiter quelque temps dans cet appartement qu'elle partage avec son compagnon. Les deux femmes tisseront lors de ce séjour des liens d'amitié forts qui perdureront à l'aménagement de la Mexicaine dans son propre studio. Si elle se prend vite à apprécier ce logement à la vue imprenable sur le cimetière du Père Lachaise, Cécilia, de nature solitaire et mélancolique, y mène une vie de nonne ne s'autorisant comme distraction que  la radio qui fonctionne en continu, les bruits de ses voisins qu'elle épie pour mieux en comprendre les habitudes et les enterrements qu'elle observe de sa fenêtre. Cela lui rappelle la maison près d'un petit cimetière où elle a été élevée par sa grand-mère et les nuits passées là lors de son adolescence avec ses amis « gothiques » à boire, à chanter où à se raconter des histoires terrifiantes installés sur les tombes. 
La cloison qui la sépare de son voisin, un Italien apparemment discret et bien élevé, est assez fine pour que le hasard et la proximité jouent leur rôle et finissent par réunir ces deux solitaires qui partagent bien des choses. Tom qui travaille à mi-temps dans une librairie aimant à préparer de savoureux petits plats qu'ils dégustent le soir ensemble en parlant littérature ou musique, Cécilia finit par passer chez lui la majorité de ses soirées. Ensuite elle se joint à lui le week-end pour son exploration des cimetières dont il semble vouloir dresser une topographie littéraire et photographique. Une façon pour cet homme qui se dit malade incurable sans vouloir s'étendre avec elle sur le sujet, de conjurer sa peur de la mort.
Quand Tom part subitement pour une durée indéterminée d'un ou plusieurs mois en voyage, Cécilia déboussolée prend conscience de ses sentiments pour l'absent. 

C'est alors que Ruth invitée à Paris pour affaires propose à son amant de l'accompagner. Ravi Claudio fixe un rendez-vous à Haydée. Impossible bien sûr à la fidèle amie de ne pas sauter sur cette occasion de le revoir mais impensable également de lâcher Cécilia que l'absence de Tom replonge dans la déprime. Refusant de choisir, Haydée embarque donc la jeune fille à son rendez-vous avec le Cubain. Pour Claudio c'est un vrai coup de foudre. Subjugué, il voit en elle la femme qu'il attendait et qui lui est dédiée. Tout à son fantasme, il harcèlera sa dulcinée d'un flot continu de messages électroniques enflammés et de cadeaux pour la convaincre de traverser l'Atlantique pour le rejoindre. Troublée par l'insistance et la passion de cet homme qu'elle connaît à peine mais avec lequel elle partage l'amour de la poésie et de la musique, Cécilia prend une semaine de vacances et s'envole aux USA. Leurs retrouvailles à New York s'avèrent un fiasco total et la belle s’enfuira illico sans la moindre explication.

À son retour Cécilia a la bonne surprise de retrouver Tom. Malheureusement sa joie sera de courte durée car son compagnon dont l'état s'est brutalement aggravé est hospitalisé d'urgence.  Refusant toute nouvelle séparation la jeune fille décide de passer ses journées à ses côtés. Les chapitres qui suivent constituent une chronique des mois passés dans l'univers hospitalier entre les infirmiers, les médecins, les patients et leurs familles, à « respirer la souffrance des autres ».  Ce sera aussi pour Cécilia l'occasion de rencontrer la sœur de Tom accourue à son chevet, une célibataire ayant voué sa vie à la religion.
Et si se remettre de la disparition de celui qui a rempli sa vie ces derniers mois lui est difficile, si le cimetière proche et la tombe de l’aimé l'appellent souvent, la naissance de la fille d'Haydée que celle-ci lui met d'autorité dans les bras pourrait bien changer la donne.

De son côté, Claudio, tombé en dépression suite à sa rupture avec Cécilia puis « sauvé » par le sport  subit un grave accident. Un coup du sort qui, avec l'accompagnement attentif et inconditionnel de la fidèle Ruth, le fera grandir et l’amènera à appréhender la vie de façon différente.

Et après l'hiver – aussi triste soit-il – vient le printemps qui voit la nature se réveiller de son long sommeil. On devine à l'identique chez les deux protagonistes certains signes d'apaisement et d'espoir sous-jacents et prêts à poindre.

 

Ce sont à la fois leurs différences psychologiques (Cécilia, toute en nuances, doute en permanence quand Claudio, caricatural, affiche une assurance inouïe et inébranlable en toutes circonstances ; elle souffre de sa solitude et recrée le lien avec le réel et les autres à partir des bruits qu'elle entend ou des cérémonies du cimetière alors que lui fuit les autres de façon pathologique s'enfermant dans un réel inanimé) et leurs points communs (le déracinement, la difficulté à s'intégrer, un passé douloureux, le goût pour la littérature et la musique) qui  donnent sa richesse à cette juxtaposition  de l'histoire personnelle de chacun des personnages. Tom et Ruth n'interviennent quant à eux que pour leur permettre de se dévoiler totalement.

Mais c'est à partir de leurs éléments de convergence que les thématiques essentielles se dégagent. Tout d'abord la question de l’exil, avec en corollaires la solitude des grandes métropoles qu'il est difficile d'apprivoiser et l’indifférence de leurs habitants. Ensuite l'opposition culturelle Nord-Sud avec New York et Paris d'un côté, Oaxaca et La Havane de l'autre. Pour Cecilia, et en moindre mesure pour Claudio, l'exil géographique, culturel et linguistique qu’ils ont choisi s'avère une rupture si profonde, une désillusion et une incompréhension des nouveaux codes auxquels ils sont confrontés telles qu'ils en deviennent étrangers à la vie et à eux-mêmes.
Ce choc initial entre rêve et réalité on le retrouve également dans le champ affectif quand, face à l'isolement le plus complet, ils se mettent tous deux en quête du partenaire amoureux idéal, apte à les réconcilier avec la vie et leur apporter ce bonheur qui semble les fuir. Un hiatus accentué par la manière dont Guadalupe Nettel raconte l'amour comme « un territoire hors sol », un pays de transit. « On a des expériences, des histoires d’amour qui commencent et qui finissent, on part de son pays et on y revient. On traverse tout ça, et qu’est-ce qui reste à la fin ? » se questionne l'auteur sur RFI.
« Êtres imparfaits dans un monde imparfait, nous sommes destinés à ne jamais connaître que des miettes de bonheur » (Ribeyro)

Outre les références à la musique et la littérature qui sont nombreuses et dans lesquelles on pourrait voir une re-création du monde et des sentiments filtrés par l'art pour des êtres en marge du réel au temps du récit qui trouvent ainsi une façon de survivre et de se retrouver eux-mêmes, s'impose ici avec force le thème de la mort. Notre perception européenne de la mort n'est pas culturellement partagée par tous. L'inde, l'Afrique, Haïti, l'Amérique latine, les Amérindiens (etc.) en ont une autre vision, plus poreuse, plus intégrée au monde des vivants. Le rapport de Cécilia au cimetière est coloré à l'aune de son enfance mais aussi de sa culture mexicaine et pour elle la douleur et la mort ouvrent une porte qui permet de communiquer avec d'autres. Le tourisme nécrologique auquel se livre Claudio est d'une autre nature, c'est une façon d'animer son panthéon artistique, de renforcer et d'exprimer son lien à l'art. Tom quant à lui est dans une démarche toute personnelle et factuelle d'apprivoisement de cette mort qu'il sait proche.
Cette image de la mort à multiples visages culturels, psychologiques et affectifs mise en place par l'auteur au cœur du roman lui fournit un matériau et une liberté extraordinaire pour faire basculer le récit du réalisme à ces territoires de l'étrange et du surnaturel si profondément ancrés dans la culture et la littérature latino-américaine. C'est en orfèvre ensuite que Guadalupe Nettel combine cet héritage du « réalisme magique » avec « l’autofiction » contemporaine manifestement à l’œuvre ici puisque l'écriture de ce roman aurait débuté en 2001 alors que l'auteur terminait ses études à Paris.
Autre acrobatie singulière, fidèle à son refus de la facilité et à son goût de l'exigence, G. Nettel termine sa fiction que tout destinait à s'enfoncer dans le drame avec une improbable note d'espoir. 
« Quelle alternative avons-nous ? Peut-être accepter nos limites. Résister au poids écrasant de nos fautes. Concentrer nos capacités sur ce que nous savons le mieux faire et notre lucidité sur ce que nous comprenons le mieux… Espérer et être heureux, maintenant et malgré tout. » dira Claudio dans les  toutes dernières pages.

Enfin, à l'heure où les étudiants étrangers mais aussi les réfugiés climatiques, économiques ou politiques semblent de plus en plus nombreux, où le mot « intégration » est mis à toutes les sauces par les politiques, ce récit de l'intérieur sur le ressenti des exilés confrontés à un ailleurs dont ils ne possèdent pas les codes, décalés par rapport au rêve qu'ils s'en faisaient, rejeté au-delà de la barrière de la langue dans l'incompréhension et l'isolement, apporte un éclairage complémentaire enrichissant. Il pourrait aussi nous faire réfléchir à notre société à l'heure ou « l'accueil » des « étrangers » devient synonyme de méfiance et de contrôle, où la bienveillance se retrouve condamnée pour complicité, où la notion d'hospitalité semble marquée du sceau de l’obsolescence.

Dominique Baillon_Lalande 
(24/12/16)    



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Lectures









Buchet-Chastel

(Septembre 2016)
304 pages - 24


Traduit de l'espagnol
(Mexique)
par François Martin












Guadalupe Nettel,
née à Mexico en 1973,
est l’auteur de plusieurs livres de contes, de deux romans, L’Hôte (Actes Sud, 2006) et Le corps où je suis née (Actes Sud, 2011), et de deux recueils de nouvelles, Pétales (Actes Sud, 2009) et La vie de couple des poissons rouges (Buchet/Chastel, 2015). Après l’hiver est son troisième roman, il a reçu le prestigieux prix Herralde en Espagne et a été traduit dans une dizaine de pays.








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