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Wilfried N'SONDÉ

Berlinoise


À la plus grande surprise de tous, l'ouverture des frontières en Hongrie et Tchécoslovaquie vers le "monde libre" provoquant un exil massif de ressortissants de RDA, leur descente dans la rue lors des "manifestations du lundi" depuis plusieurs mois provoque la démission du conseil et du Politburo et conduit à l'improbable chute du "mur de la honte" qui séparait la ville en deux,  ouvrant la voie à la réunification allemande.
La population est en liesse et la jeunesse, allemande mais aussi européenne, se retrouve sur place pour symboliquement achever le travail des bulldozers avec des marteaux, récupérer éventuellement un fragment du mur et fêter ce moment de liberté retrouvée à sa juste mesure.
Deux jeunes Français, Stan, le professeur d'allemand, et Pascal, l'employé de banque, musiciens ensemble à leurs moments de loisirs, ont suivi le mouvement, abandonnant pour les fêtes de fin d'année leur quotidien peu enthousiasmant pour Berlin devenue d'un seul coup la ville de tous les possibles.
Au pied du mur, embarqués par la ferveur générale, les jeunes dansent, rient, partagent leur joie et des bières. Parmi eux les deux Français font la connaissance de Maya, une jeune fille venue de RDA, aux yeux vairons, aux cheveux de jais et à la peau sombre, qui par sa beauté, son charme, par l'enthousiasme et l'énergie qu'elle dégage, subjugue immédiatement Stan.
La jeune fille née d'un père cubain et d'une mère allemande, n'a connu jusque-là que la grisaille uniforme de l'Est, les privations et l'angoisse d'être constamment épiée.
« Elle n’avait eu que quelques jours pour réinventer sa vie, passer d’un monde à un autre en enjambant le mur, alors elle revenait sur les ruines pour replonger dans l’ambiance de la révolution pacifique. »
Maya, déterminée et grisée par cette nouvelle liberté, renaît aux lumières et aux rythmes de la fête et le coup de foudre amoureux avec Stan se transforme rapidement en une passion totale, sensuelle, érotique et intellectuelle.

Mais, lorsque les lampions s'éteignent la peur rattrape l'éblouissante jeune fille. Celle qui s'est construite jusqu'alors contre une idéologie et un système, perd avec l'effondrement de la RDA tous ses repères. Son idéalisme et surtout, l'espoir utopique d'une vie sans entraves et dans le respect de chacun, peine à résister face à la réalité.

Maya la révoltée, qui concevait sa peinture comme « un art de combat, de dénonciation de l’arbitraire, un hommage à la mémoire des souffrances avant l’oubli », se trouve déstabilisée par la profusion de biens et l'individualisme de la société capitaliste qu'elle découvre à l'Ouest alors que de l'autre côté, à Iéna, avec « l’avènement de la liberté, le chômage et la morosité s'étaient invités au sein même de sa cellule familiale » amenant « l'aigreur qui cherchait un bouc émissaire et finit par se trouver des ennemis. »
Et Maya, avec « les rumeurs de montée de la xénophobie et d'attaques racistes qui persistaient […] se sentait étrangère dans la ville réunifiée, devenait une intruse en terre natale, rejetée par certains à cause de la couleur foncée de sa peau. »

Pendant ce temps, Stan et son ami Pascal, fascinés par cette ville en perpétuel mouvement, ont décidé d'y rester et de s'y installer. Avec enthousiasme et en y intégrant Clémentine, la colocataire de Maya, ils ont reformé un groupe de musique qui trouve assez rapidement sa place.
« Nous allions de concert en concert, parce que Berlin l'espiègle était si curieuse et avide d'originalité qu'elle offrait ses nuits  à tous les créateurs, petits ou grands. [...] Elle réclamait de la folie, de la joie, toujours plus de singularité, que ça pète et délire, à nous de tenir le coup jusque tard dans la nuit. »

Alors, si l'amour entre Maya et Stan est toujours aussi brûlant, des failles s’entrouvrent derrière les lumineux ébats des corps. Des incompréhensions et des frustrations apparaissent nourrissant chez Maya la tumultueuse, l’excessive, des colères à la dimension de sa souffrance, que Stan a de plus en plus de mal à endiguer. 
Même la peinture avec laquelle son aimée a un rapport frénétique, semble la trahir.
« Maya s'est arrêtée de peindre vers le mois de décembre, un an après notre rencontre. Sur son dernier tableau principalement composé de tons noir et rouge vif [...] Maya mettait en scène ceux qu'elle nommait les deux avortons de la révolution de 1989. L'un, enragé, caché à l'arrière-plan, laid, habillé de bottes et d'une chemise brune, crâne rasé, écume à la commissure des lèvres, un regard plein de haine. L'autre, moins inquiétant à première vue, occupait le devant de la scène, beaucoup plus gras, saturé de couleurs vives, encombré de biens matériels, des billets de banque débordant de ses poches, l’œil lubrique et froid. Tout en bas des êtres sans bouche, l'échine courbée. […] On les imaginait éreintés par des combats sans gloire du quotidien à la caisse des supermarchés discount. Des personnages qui croulaient sous le poids de la désillusion [...] Les anonymes pour qui la liberté ne servait pas à grand-chose car les moyens d'en jouir manquaient. […] Quelques-uns semblaient nostalgiques et rêveurs, les regards rivés sur une étoile rouge brisée qui gisait à leurs pieds. »

Personne n'avait un instant imaginé que cette liberté nouvelle précipiterait une part de la population dans la haine et l'extrémisme néonazi, amenant une recrudescence d'actes racistes et xénophobes.
 « La chute du mur […] dans la liesse et sans effusion de sang avait malheureusement libéré des loups aux crocs acérés, longtemps muselés dans leurs tanières par la chape de plomb et les mensonges de la dictature. La liberté nouvelle avait ouvert la voie à des actes d'une sauvagerie inouïe et laissé libre cours aux paroles de la haine. »

Pour la militante pacifique, libertaire et humaniste, engagée avec Clémentine dans un groupe alternatif gérant un bar antifasciste, chaque assassinat d’étrangers est source de colère et d'inquiétude pour l'avenir de la ville. Pour la jeune fille venue de l'Est, que d’anciens voisins  soient les auteurs de ces crimes affreux ajoute aux faits la honte et l'incompréhension. Que ce soient des actes racistes est pour la jeune fille métisse une blessure et réveille la peur tapie au plus profond de son passé.

Une déstabilisation majeure qui lui fera voir autrement cet amant français rayonnant de bonheur, « Maya peinait, malmenée entre la couleur de sa peau qui la marginalisait sans qu’elle comprenne bien pourquoi, la pénible adaptation aux dures réalités de la vie dans le capitalisme, et moi je ne me rendais compte de rien et fuyais la confrontation. » Pour elle, j'étais devenu « le naïf, le complaisant, l'aveugle, le lâche sans conscience politique, tout juste bon à m'amuser avec Pascal le phallocrate, à rire, à boire, et à faire l'amour à toute heure du jour et de la nuit », « le lit d'insouciance sur lequel allait croître sans encombre la gangrène brune que je refusais de reconnaître, jusqu'à ce qu'il soit trop tard. »
Rien ne pourra, dès lors, enrayer la spirale destructrice...

Dans cette histoire, au croisement de la fiction et du fait historique, courant sur les dix-huit mois qui suivirent la chute du mur de Berlin, espoirs et désespoir s'entremêlent. Par ricochet, la destruction du symbole même du rideau de fer dressé entre les deux "géants", bloc communiste et bloc capitaliste, en fait tomber d'autres. Et c'est l'impact de cet événement éminemment politique sur le destin individuel des personnages qui y assistent et en deviennent acteurs, qui nous est raconté. C'est par le prisme d'une plongée dans l’intériorité des personnages, de la mise à nu des émotions, des aspirations et doutes d'un groupe de jeunes gens portés et animé par l’onde de choc qu’a connue Berlin il y a vingt-cinq ans, mais aussi dans l'intimité des corps et des cœurs d'un couple d'amoureux, que Berlinoise raconte cette « révolution pacifique ».
« À la guerre froide succédait la chaleur des retrouvailles, la célébration d'une ère nouvelle, la libération des esprits, mais aussi des corps qui se découvrent dans une sensualité exacerbée. Un formidable prétexte aux rêves de liberté absolue de l’âme et du corps, à l’insouciance et à l’envie de jouir de l’existence sans retenue. » (W. N'Sondé)

Mais ce roman est aussi celui des illusions perdues.
Celles de Maya dont l'utopie d'un monde libre se trouve anéantie par cette violence faite de frustration et de haine raciste qui s'est engouffrée par la porte ouverte sur la liberté.
Celles que génère l'amour du jeune couple alors qu'au-delà de la sincérité et de la force de leurs sentiments, le fossé entre les systèmes de pensée diamétralement opposés qui les ont forgés va finir par les dresser l'un contre l'autre.
Celle, avant tout, du mirage collectif d'une  troisième voie, ni capitaliste, ni communiste, permettant de bâtir là un monde meilleur, utopie vite vouée au naufrage, avec une Europe de l’Est rapidement  happée par la spirale libérale et des mouvements d’extrême droite qui profiteront de la fragilisation générale pour fleurir un peu partout.

L'écriture de Wilfried N’Sondé, également musicien, toujours en quête de rythme et de flux, aimant à jouer du contretemps, épouse le sens se faisant fluide, suspendue ou sensuelle pour dire la poésie des corps et de l'amour, la naïveté, les espoirs et les jours heureux ou plus hachée, voire  brutale, quand il lui faut incarner les peurs de Maya, son flirt avec la folie et la violence, exprimer la colère ou le réveil du fascisme.

Ce qui fait la force réelle de ce texte solaire c'est sa jeunesse, son énergie, sa musicalité et sa façon d'évoquer l'histoire politique de l'intérieur, en plongeant dans le sensible, le vivant, l'humain. Sans fard, sans clichés, sans stratégie de séduction mais avec une attraction qui semble naturelle vers la joie de l'instant (comme son personnage Stan), avec, malgré la désillusion collective et l'horreur des meurtres racistes, l'espoir chevillé au corps qu'il suffirait de si peu pour que demain, peut-être, l'avenir sourie à tous.

Un roman d'apprentissage politique et amoureux qui ressemble à une page heureuse qu'on relit avant de définitivement la tourner, sans nostalgie mais pour y trouver la force et la volonté de porter son regard plus loin, vers d'autres chemins, d'autres combats.
Superbe et lumineux.  

Dominique Baillon-Lalande 
(04/02/15)    



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Éditions Actes Sud

(Janvier 2015)
176 pages - 18








Portrait  Jean-Marie Reffle
Wilfried N'Sondé,
né en 1969, écrivain et musicien, vit à Berlin. Berlinoise est son quatrième roman.





Bio-bibliographie de
Wilfried N'Sondé
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