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Edna O’BRIEN

Les petites chaises rouges


Avant de commencer la lecture du roman nous pouvons lire : « Le 6 avril 2012, pour commémorer le vingtième anniversaire du début du siège de Sarajevo par les forces serbes de Bosnie, 11541 chaises rouges furent alignées sur les huit cents mètres de la grand-rue de Sarajevo. Une chaise vide pour chaque Sarajévien tué au cours des 1425 jours de siège. Six cent quarante-trois petites chaises représentaient les enfants tués par les snipers et l’artillerie lourde postés dans les montagnes à l’entour. »
Cela permet de savoir d’emblée que le thème du roman sera autour de la Bosnie et que jamais nous ne devons oublier ce qui s’est passé.

Dans l’ambiance d’un bar irlandais arrive un inconnu, né en Alexandrie, et qui vient des Balkans, le docteur Vladimir Dragan.
C’est un médecin-philosophe qui explique les liens qui existent entre le Monténégro et l’Irlande et qui souhaite ouvrir une clinique de sexothérapie dans une petite ville d’Irlande. Cela suscite la curiosité : « Oh, oh, oh... Sexothérapeute. » L’atmosphère s’échauffa. Il y avait ceux qui flairaient le vice et la corruption, tandis que quelques voix solitaires protestaient qu’il pourrait bien être une artère du bien. Ils commençaient à s’engueuler. C’était trop pour Diarmuid, l’ex-instit, qui avait écouté ces âneries et leur demandait maintenant de bien vouloir lui donner l’occasion d’exprimer une opinion sensée, médiatrice. »
Le docteur Vlad explique donc son objectif et peu à peu, il va s’intégrer dans la vie du village.

Fidelma va le rencontrer et apprendre à mieux le connaitre puisqu’elle vivra une histoire d’amour avec lui ce qui transformera définitivement sa vie car se cache derrière l’image du docteur un véritable imposteur.

Nous suivons en alternance le point de vue de différents personnages tout en accompagnant Fidelma dans les différentes étapes de sa vie.

Le roman se partage en trois parties. Tout d’abord en Irlande, puis à Londres où Fildelma découvre la difficulté de se loger et les conditions de travail qui ne sont pas faciles. Elle y rencontre  des réfugiés, des SDF avec des parcours de vie souvent douloureux, comme elle, qui a dû quitter son village et son mari. Pour finir, nous la suivrons à La Haye où siège le Tribunal qui juge les crimes contre l’humanité. Cela permet de revisiter l’histoire et la « purification ethnique » de Srebrenica : « Srebrenica. Une folie meurtrière. Huit mille Bosniaques qu’on fait monter dans des bus, en garantissant leur sécurité, qu’on emmène et qu’on parque dans un grand emporium de béton où, dit-on, la tuerie a commencé après la tombée du jour. On a dit que les tireurs étaient tellement fatigués de tuer qu’ils ont demandé des chaises et qu’on leur a apporté des chaises. Puis des remplaçants ont continué la macabre besogne. Quatre jours, quatre nuits. Ces cris, ces hurlements, ces expirations, l’apothéose du bain de sang, et les gémissements de charognes demandant à être enterrées. Quant aux corps, ça regardait les ingénieurs, d’où les zillions de tombes secrètes qui jonchent notre pays. Une nuit chaude et tant de sang versé dans un laps de temps aussi court. »

Le roman retrace donc cette terrible période et prouve que les tueurs ne seront jamais tranquilles. Les criminels de guerre seront poursuivis sans relâche ce qui permet de rendre hommage à tous ceux qui meurent pour défendre la liberté.

Edna O’Brien décrit aussi les conditions de vie et de travail terribles que vivent les réfugiés et les travailleurs à Londres mais où existe aussi la solidarité : « Varya, qui dirige le service, les accueille, en appelant certains par leur nom. C’est une grande femme bien bâtie, avec des cheveux courts striés de diverses couleurs éclatantes, des yeux doux couleur de miel foncé et les bras toujours ouverts au monde. Elle dirige un centre de charité dans les bureaux voisins et, comme tous dans cette salle, elle est réfugiée, mais, ainsi qu’elle ne cesse de le leur rappeler, elle est une survivante et il est du devoir des survivants d’aider les autres. […] Elle sait bien que, en racontant leur histoire, certains disent l’exact contraire de ce qu’ils ressentent, les uns mentent, d’autres la bouclent, mais le simple fait d’être là, pense-t-elle, peut induire de petits changements à l’intérieur et faire en sorte qu’ils se sentent un peu moins seuls. » 

C’est un roman passionnant, très prenant autour d'une période dramatique de l'Histoire contemporaine mais qui trace aussi le parcours étonnant d'une femme de courage qui veut vivre pleinement sa vie. L’écriture, à la syntaxe parfois surprenante, nous entraine et nous émeut en mêlant la réalité, dans toute son horreur, à la fiction. La gravité, l’humanité, parfois l’humour et surtout l'amour qui touchent les êtres de façon bien particulière, rendent de façon magistrale toute la complexité du monde.

Brigitte Aubonnet 
(24/10/16)    



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Lectures









Sabine Wespieser

(Août 2016)
376 pages 23



Traduit de l’anglais (Irlande)
par
Aude de Saint-Loup
et
Pierre-Emmanuel Dauzat














Edna O'Brien,
née en Irlande en 1930, romancière, nouvelliste et dramaturge, a publié de nombreux ouvrages et obtenu plusieurs prix littéraires.



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