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Christophe ONO-DIT-BIOT

Plonger


Ce roman nous est présenté sous la forme d'un récit qui commence ainsi :
Ils l'ont retrouvée comme ça. Nue et morte. Sur la plage d'un pays arabe. Avec le sel qui faisait des cristaux sur sa peau.
Une provocation.
Une exhortation.
A écrire ce livre, pour toi, mon fils.

En quatre grands chapitres le narrateur, César, va essayer d'expliquer à son jeune enfant, Hector, qui était sa mère dont il est privé à présent. Car le narrateur, journaliste est resté seul avec son tout jeune fils après le départ de celle-ci. Il le prévient néanmoins : La vérité, ça n'existe pas, comme tous les absolus qu'on n'atteint jamais.
Je ne peux te donner que
ma vérité. Imparfaite, partiale, mais comment faire autrement ?

Dans cette sorte de longue lettre, l'auteur va ainsi tenter de transmettre ce qu'était son amour pour cette femme et peut-être mieux comprendre ainsi leur histoire et ce qui a conduit cette artiste à quitter son mari et son fils. Pour essayer ensuite de découvrir quels ont été les évènements qui ont pu l'amener à venir mourir sur cette plage.

Commence alors l'histoire. Avec ce coup de foudre.
J'ai rencontré ta mère à minuit, par une belle nuit de juin dans une épicerie du XIVème arrondissement. Aux antipodes de mon quartier. Ce devait être un ingrédient magique pour que l'épicier accepte ainsi de retourner son magasin.
Il ne lui adresse pas la parole mais soutire ensuite l'information à l'épicier : cette femme s'appelle Paz, elle est photographe.
Il faut que tu saches, Hector, que j'étais ton père mais que j'avais un autre métier : j'étais journaliste.
J'écrivais aussi des romans. Mais à l'époque, j'avais arrêté, parce que écrire un roman est un marathon, et que j'avais préféré me mettre au sprint.
L'époque exigeait cette urgence.

Le narrateur va ainsi tout au long son récit distiller ses réflexions. Sur notre époque, sur l'art, sur le monde des artistes. Mes contemporains travaillaient beaucoup, alors le temps les fuyait. Ils ne lisaient plus que sur la plage, et comme ils n'avaient plus assez d'argent pour aller à la plage parce que c'était la crise, ils ne lisaient plus.
De l'art et de la plage. Et il en sera beaucoup question dans ce roman.

L'auteur ayant appris que sa belle photographe exposait et pour la rencontrer se rend au vernissage. Elle exposait ses plages dans d'assez grands tirages qui permettaient à l'œil de se promener longtemps. Des plages méditerranéennes, des criques adriatiques, où une foule de détails apparaissait : une vieille qui tricotait des chaussettes portant des lunettes de movie star des années 50. […]
J'ai porté mon choix sur une masse de rochers qui filait vers la mer comme un plongeoir minéral. Avec au fond le geyser d'écume des vagues qui s'écrasaient. Des rochers plats où s'étalaient des corps. […]
J'ai écrit une quinzaine de lignes sur son travail, destinées à être publiées dans le prochain numéro du journal.

Quelques jours plus tard, il reçoit une lettre : "Vous n'avez rien compris à mon travail mais votre texte était beau. Si vous êtes l'homme élégant qui a acheté ma photo, il me semble indispensable de corriger votre jugement qui me porte un grave préjudice artistique. Paz "

Ainsi commence la lente construction d'un amour riche et dense entre deux personnes passionnées. La photographe exigeante, implacable parfois, dure, dont l'auteur tombe amoureux porte une faille qu'il nous laisse soupçonner sans pour autant nous inviter à la deviner ou même à en comprendre la force. Mais en racontant cet amour à son enfant, ses souvenirs parfois bruyants, romantiques et joyeux, il nous dévoile aussi sa mélancolie. Nous découvrons lentement les caractères qui vont s'affronter, apercevant certaines obscurités dans des certitudes qui ne peuvent pas se communiquer. Cette femme nous intrigue et nous nous surprenons à l'aimer comme le narrateur. En allant même jusqu'à "juger" ou interpréter sa façon de parler d'elle. Cela nous arrive par cette écriture à la fois grave et intense, mais qui peut aussi être légère et comme à distance. Cela nous prend parce que nous voulons aussi comprendre jusqu'où cette vision de l'art, peut amener cette femme à une recherche aussi absolue. La reconnaissance de son talent, sa renommée grandissante dans le monde de l'art ne sont pas suffisants. "Mes photos sont des bulles de savon. Des moments. Et les moments ne durent pas."
J'ai cru voir une larme couler sur sa joue mais peut-être n'était-ce qu'une goutte d'eau de mer. Je repensais à mon métier. A sa vanité aussi. Ecrire ce qu'on pense d'une œuvre, ce qu'elle remue en vous, n'avait aucune portée universelle. Des bulles. Des bulles de savon.

César ne veut plus quitter l'Europe, il ne veut plus couvrir les guerres ou être témoin de drames, de tsunamis, alors que Paz, elle, voudrait parcourir et découvrir des lieux inconnus. "Je ne respire plus César. Vraiment. Je ne respire plus. A Paris je ne respire plus. A côté de toi je ne respire plus…"
La biennale de Venise : le niveau d'excitation du petit monde de l'art était monté d'un cran. Une fondation d'art contemporain ouvrait à la pointe de la Douane.
Plus tard : devant moi la fameuse Pointe, éperonnant la lagune qui se confondait avec le ciel. A son extrémité se dressait un gigantesque petit garçon. Nu. De dos. Un petit garçon d'à peu près deux mètres cinquante de haut.

Dans une sculpture creuse, un soir, après une fête où César a cherché Paz pendant des heures et lorsqu'il l'a retrouvée : Je la couche contre moi dans la clarté laiteuse. On reste longtemps comme ça, serrés dans la tiédeur du ventre de la baleine. Et puis nos corps se mettent en marche et c'est merveilleux. Je l'entends respirer, je ne veux pas qu'elle parte. Il me faut la retenir, et à défaut me faire un double d'elle. Comme on le dit d'une clef.
C'est alors qu'ils conçoivent leur enfant, dans ce moment troublé. Nous n'en avions jamais parlé. Pour elle ce n'était pas un sujet. Parce qu'elle était artiste ? Connerie. Je ne crois pas à la thèse de l'artiste qui n'enfante que par son art. Je suis en elle, et je suis dans le ventre de la baleine.

Paz se prend soudain d'affection pour les requins-marteaux, animaux méconnus et en voie de disparition. Je ne sais pas comment cette idée avait pris racine en elle. Au point de l'obséder. Je ne sais pas d'où surgissait cette subite passion pour les squales. Cela va être une source d'inquiétude pour César, et de conflit entre eux. Prétexte, symbole ? Nous commençons alors à percevoir ce qui pourrait nous amener à la tragique fin de Paz. Prémonition ? Symbole ? La plongée aurait-elle commencée ?
Le couple après la naissance d'Hector : "Je vais partir seule. Je sais que tu vas prendre soin d'Hector. Tu es un bon père, tu sais."

On ne peut pas dévoiler la suite de cette histoire complexe et passionnante. Les réflexions du narrateur sur le monde actuel sont aussi à découvrir car imbriquées dans sa quête de réponses, dans sa recherche de la vérité. C'est le mélange savant de cette écriture. C'est parce que cette écriture sait tisser de l'intime dans l'analyse, parce qu'elle laisse suinter la sensibilité, même lorsqu'elle a recours à la description-reportage, que nous nous passionnons pour les personnages, cette histoire et surtout que nous vivons avec.
Et plonger dans la lecture de ce livre, dense et foisonnant est aussi une façon de s'immerger dans des profondeurs dont nous ne pouvons que remonter plus riches de ce que nous y avons découvert.

Anne-Marie Boisson 
(30/10/13)    



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Lectures









Gallimard

(Août 2013)
448 pages - 21 €


Grand prix du roman
de l’Académie française

Prix Renaudot
des lycéens 2013






Photo © Gallimard
Christophe Ono-dit-Biot,
né en 1975, journaliste et écrivain, a publié cinq romans. Après avoir obtenu le prix Interallié 2007 pour Birmane, il vient de recevoir le Grand prix du roman de l'Académie française et le Prix Renaudot des lycéens pour Plonger.


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