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Julie OTSUKA

Certaines n'avaient jamais vu la mer


Dans l'année 1919, un bateau quitte le Japon pour les États-Unis ; à son bord des jeunes filles ou femmes de 12 à 30 ans poussées par leurs parents espérant pour elles une vie moins dure ou empochant une dot qui permettra à la famille restée sur place de survivre. Elles abandonnent donc leur pays pour épouser des Américains qu'elles ne connaissent que par photos et par lettres, prêtes à découvrir une autre langue et une autre culture pour bénéficier du confort et de la sécurité qu'on leur a vendus. "Sur le bateau, nous étions dans l'ensemble des jeunes filles accomplies, persuadées que nous ferions de bonnes épouses."

C'est parvenues à San Francisco après une traversée éprouvante, qu'elles découvrent ceux qui les ont fait venir : des hommes en général plus vieux que sur les photos, pauvres, rustres et parfois brutaux. La vie qui les attend n'est pas à la hauteur de leurs rêves. "Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n'y a pas à s'inquiéter. Et nous aurions tort."
Le sort de ces Japonaises à la réputation de femmes soumises et travailleuses, ressemble à celui des autochtones noirs exploités et mis à l'écart de la société américaine, voire victimes de mauvais traitements et considérés comme des esclaves. Il leur faudra travailler dur dans les champs de pommes de terre, de fraises ou de haricots, se charger du ménage, de la cuisine ou du linge, chez de riches propriétaires blancs. "Nous possédions toutes les vertus des Chinois – travailleurs, patients, d'une indéfectible politesse – mais sans leurs vices. [...] Nous étions plus rapides que les Philippins et moins arrogants que les Hindous. Plus disciplinés que les Coréens. Moins tapageurs que les Mexicains. Nous revenions moins chers à nourrir que les migrants d'Oklahoma et d'Arkansas, qu'ils soient ou non de couleur. Nous étions la meilleure race de travailleurs qu'ils aient jamais employée au cours de leur vie."
Quelques-unes, incapables de fournir le travail nécessaire, se sont retrouvées dans des hôtels de passe ou des bordels pour blancs.

Difficile dans ces conditions de s'intégrer. Mais par respect des engagements pris et parce que le retour est impossible, elles s'attachent à leurs souvenirs et à leur vieux kimono mais serrent les dents et retroussent les manches pour faire ce qu'on attend d'elles, supportant l'homme posé en maître. Dans les lettres qu'elles envoient à leurs mères, elles habillent leur existence des atours trompeurs qui conviennent pour ménager la tranquillité familiale. Certaines finissent même par trouver le bonheur auprès de l'être simple mais gentil que le sort leur a réservé et des enfants nés de leur union.
Mais, quand ces fils et filles grandissent, ils ont parfois honte de ces mères aux coutumes étranges et désuètes qui maîtrisent si mal la langue de leur pays d'adoption. Ils les dépassent d'une tête, au moins, préfèrent les œufs au bacon à la soupe de haricots et reprochent à leur mère de s'incliner devant les autres à tout bout de champ. "Ils se sont donné de nouveaux noms que n'avions pas choisis et pouvions à peine prononcer. [...] Un par un, les mots anciens que nous leurs avons enseignés disparaissaient de leurs têtes. Ils oubliaient le nom des fleurs en japonais. Ils oubliaient le nom des couleurs. Celui du dieu renard, du dieu du tonnerre, celui de la pauvreté."

Enfin, ce sera la guerre, Pearl Harbour et le soupçon de voir en chaque Japonais un espion à la solde d'Hirohito. "Du jour au lendemain, nos voisins se sont mis à nous regarder différemment. [...] Ils disaient que nos hommes étaient passés à l'action par milliers avec une précision d'horloger à l'instant où l'attaque de l'île avait débuté. [...] Que nous envoyions des signaux aux avions ennemis depuis nos champs. Que la semaine précédant l'attaque, plusieurs de nos enfants avaient crânement annoncé à leurs camarades que quelque chose d'énorme allait se produire. Que ces mêmes enfants, interrogés par leurs professeurs, avaient raconté que leurs parents avaient fait la fête pendant des jours après l'annonce de l'attaque. [...] Que nos ouvriers agricoles étaient les fantassins d'une vaste armée souterraine, avec des milliers d'armes cachées dans les remises à légumes. Que nous, les domestiques, nous étions des agents de renseignements infiltrés. Que nous, les jardiniers, nous cachions des radio-émetteurs à ondes courtes dans nos tuyaux d'arrosage et qu'à l'heure H nous passerions à l'action. [...] Nous faisions ce que nous avions toujours fait, mais rien n'était plus pareil." Certains se font arrêter, le couvre-feu est instauré, des interdictions de circuler placardées, "dans les journaux et à la radio, on commençait à parler de déportation de masse. [...] Nous serions maintenus dans un centre de rétention jusqu'à la fin des hostilités. [...] Seuls ceux qui habitaient dans une zone allant jusqu'à cent cinquante kilomètres des côtes seraient renvoyés là-bas." Tous vivent dans la terreur sans rien y comprendre et quand on demandera à tous les citoyens d'origine japonaise de rassembler leurs affaires pour un nouvel exil dans des camps de l'Utah ou du Nevada, la plupart seront restés, incrédules, à attendre.
Plus la moindre Japonaise dans les campagnes et les quartiers des villes de la côte Ouest. Leurs enfants ont été exclus des bancs des écoles, leurs maisons resteront vides et les blanchisseries fermées, avant que d'autres enseignes progressivement les remplacent. D'autres immigrés viendront offrir leurs services à bas prix pour garder les enfants, effectuer le travail de maison et l'entretien du linge dans les grandes demeures américaines. Alors vint l'oubli...

C'est un épisode fort peu connu (tabou ?) de l'histoire américaine du vingtième siècle qui nous est dévoilé dans ce roman basé sur des faits historiques avérés. J'avoue que ce fut pour moi une découverte. Le pire étant, peut-être, non cet esclavage parallèle à tant d'autres, mais cette négation et cet oubli face à tant de souffrances.
En huit chapitres, depuis leur embarquement jusqu'à leur internement dans des camps, selon un ordre rigoureusement chronologique, l'auteur s'applique à restituer l'itinéraire de ces femmes par leurs seules paroles, sans le moindre commentaire. Les histoires de chacune se confondent ou se répondent, avec les mêmes situations anodines ou emblématiques, les mêmes angoisses et humiliations, les mêmes douleurs, la même détermination courageuse. Mais, pour les plus chanceuses, il y eut aussi parfois un mari amoureux, une patronne généreuse, la constitution d'une famille, des enfants bien portants et éduqués, avant que l'histoire et la guerre ne les rattrapent.
Au-delà de la difficile réalité à laquelle ces femmes furent confrontées, ce roman donne aussi chair au choc culturel entre ces deux civilisations, l'une rituelle et spiritualiste, l'autre moderne et pragmatique, et à celui, encore plus partagé, des générations.

Mais la singularité de ce roman réside surtout dans sa forme narrative : Julie Otsuka n'évoque pas le destin d'une ou plusieurs femmes mais de toutes, à la façon d'un chœur antique. Les personnages ne sont que des prénoms qui s'entrecroisent, leurs vies, à la fois semblables et uniques, incarnant un collectif, une minorité souffrante et combattante. La narratrice s'exprime à la première ou à la troisième personne du pluriel, rapportant les différentes étapes auxquelles ces esclaves modernes ont été confrontées de façon quasi interchangeable : des nuits de noces souvent traumatisantes, de rudes journées de labeur dans les champs, les riches propriétés ou les bordels, un combat de chaque instant pour apprivoiser une langue et des coutumes nouvelles, la pauvreté et le mépris des Blancs, mais aussi les bonheurs de la maternité, l'intégration des enfants voire leurs réussite scolaires, la satisfaction d'avoir bravé l'adversité et l'espoir jamais éteint d'être un jour acceptées comme des Américaines à part entière. Avec ce nous, générique, choral, c'est l'éventail de tous les vécus, de tous les possibles, de tous les ressentis qui peuvent être appréhendés simultanément, avec une puissance évocatrice extraordinairement émouvante.
Ces énumérations polyphoniques, semblables à des prières ou des litanies incantatoires, envoûtent. Par leur rythme obsessionnel, elles entraînent le lecteur au cœur d'une spirale dont il ne parvient pas à s'échapper. Une façon aussi de transcender le pathos et de donner au récit un caractère universel.
Au-delà du sujet même, ne serait-ce pas toutes ces vies d'immigrés pareillement exploités et mis en marge de par le monde, leur dignité et leur courage, qui trouveraient là un hommage ?
Un émouvant travail de témoignage et de mémoire envers ces victimes anonymes prises dans les tourbillons de l'histoire, un travail de forme audacieux et parfaitement maîtrisé, justifient pleinement le prix Femina étranger 2012 attribué à ce beau roman de femmes qui commence par dérouter son lecteur avant de totalement le fasciner.
Ce livre a aussi reçu le PEN / Faulkner Award for fiction.

Dominique Baillon-Lalande 
(16/01/13)    



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Phébus

(Août 2012)
144 pages - 15 €


Traduit de l'anglais
(États-Unis) par
Carine Chichereau





Julie Otsuka,
née en 1962 en Californie, a publié en 2002 son premier roman, Quand l'empereur était un dieu (Phébus, 2004 - 10/18, 2008), qui a remporté un grand succès. Elle a obtenu en 2012 le prix Femina étranger pour son deuxième roman, Certaines n'avaient jamais vu la mer.