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Emmanuelle PAGANO

Ligne & Fils


Emmanuelle Pagano avec Ligne & Fils nous livre le premier volet de ce qu'elle présente comme « une trilogie des rives inspirée de la relation de l'eau et de l'homme, du naturel et du bâti, la violence des flux et celle des rives qui les encerclent » (éditeur). Ce récit hybride et chaotique entre roman, journal et réflexions, se situe cette fois en Ardèche entre deux rivières, l'une droite et tranquille et l'autre sinueuse et imprévisible, nommées dans l'ordre la Baume et la Ligne.
Mais « l'eau n'est pas forcément offensive, elle est enfermée. On la dit véhémente et tempétueuse, main on ne dit jamais la violence des rives, leurs contraintes, l'autorité des canaux, des dérivations, des ponts, des digues, des écluses, des chenaux, des béals ». L'eau domestiquée par l'homme reprend parfois ses droits en sortant de son lit.

Quand le roman commence, une femme est appelée d’urgence à l’hôpital. Son fils, un adolescent dont le père a la garde et qu'elle reçoit tous les quinze jours, un garçon apparemment assez équilibré, amateur de musique et de sons qu'il capte pour les transformer ensuite, vient d'être hospitalisé en urgence. Ce fils qui a déjà failli mourir de déshydratation alors qu'il n'était qu'un nourrisson, à cause d'une mère inexpérimentée et inattentive jugée aussitôt et définitivement par tous « irresponsable et indigne »,  est tombé dans le coma suite à une absorption massive d'alcool lors d'une fête.
Dans sa chambre, durant ce temps qui leur est offert, la femme saisit les fils des souvenirs, en démêle les nœuds et revient sur « sa vie à contre-courant ».
Son fils, en identifiant dès son réveil la note faite par le sucre contre la tasse, a innocemment ouvert la porte du passé par un renvoi sur l'arrière-grand-père, orphelin sans nom, autodidacte que son aptitude à prévenir « à l'oreille » les dérèglements des machines alimentées par le courant hydraulique avait conduit jusqu'aux noces avec la fille du patron.
C'est ensuite toute l'histoire de la « lignée », de la famille, qui s'est construite génération après génération sur les rives de la Baume et la Ligne, en lien avec le travail en manufacture du fil de soie ou de coton dans cette région de l'Ardèche. Et leurs existences à tous, patrons comme l'arrière-grand-père ou modestes ouvrières affectées sous ses ordres au moulinage (séries d’opérations, dévidage, doublage et torsion que l’on fait subir à la soie grège pour la transformer en fils), se trouvent pareillement et inextricablement liées à l'eau qui alimentait la fabrique.
Avec une certaine constance, l'ex-mari travaille aujourd'hui « dans l'aménagement de l'eau » et elle vivote près de la Baume au bord de laquelle ils aiment, mère et fils, se promener le week-end.

Mais si l'eau des rivières chante ou que celles-ci grondent avec colère quand elles enflent, la famille, par contraste, s'est toujours ingéniée à conserver une apparence lisse face au monde extérieur, ne s'exprimant qu'avec des mots neutres et feutrés, vite étouffés par les conventions et le silence. Symétrique, la douleur ressentie par les femmes qui dévidaient alors la soie à mains nues en se brûlant aux cocons chauffés dans des cuves, était tue également. Si ces pratiques appartiennent aujourd'hui au passé, puisque l’usine produit maintenant non plus du fil de soie mais des fibres de haute technologie moins gourmandes en eau et en main d’œuvre, les non-dits n'en ont pas disparu pour autant.

Ce récit d'origine, de fils et de rivières, est fait par la mère.
L’eau baigne de longue date l’œuvre de la romancière mais cette fois elle devient le cordon ombilical de ce texte éclaté entre documentaire (avec un récit très précis des techniques employées dans les fabriques et des gestes des ouvrières), autobiographie (l’auteur a vécu au bord de la Baume) et fiction (avec la création de toutes pièces de cette famille de propriétaires de la fabrique).
La vie ici n'est pas tranquille. Deux violences s'y répondent ou s'affrontent : celle occasionnelle de la nature et de son élément liquide et celle, sur les rives, d'un travail pénible, d'une saga familiale où le bonheur laisse souvent la place au devoir, d'une relation mère-fils douloureuse, complexe et fragile. 
« La rivière tient vraiment le premier rôle, tout comme la montagne dans Les Adolescents troglodytes. Jamais dans mes livres les éléments du paysage ne sont des décors, les personnages entrent dans un rapport intime avec eux. Et si la rivière est, comme l’est sans doute toute eau, une matrice pour mes personnages, engendrant la mémoire, transportant toutes leurs histoires de famille,  elle donne naissance à la narration » explique l'écrivain dans une interview donnée à L'Humanité.

La fascination exercée par cet étrange récit sur le lecteur réside dans la puissance et la précision des descriptions concernant la nature ou les techniques industrielles, dans cette relation directe au réel, plus que dans les personnages qui y naviguent, semblables à des fantômes emportés par la conjugaison de ces forces obscures et impitoyables qui les dominent autant qu'elles les ont créés.
C'est aussi tout un jeu de correspondances, de résonances, entre la fabrique ou la nature et la vie intime de la narratrice qui se dit.
« Je suis très prosaïque, et même "matérialiste", pas dans un sens de possession d’objets, mais d’intérêt pour la matérialité des objets, des végétaux, des minéraux. Étrangement, plus je m’attache à ce concret-là, plus il me semble toucher à quelque chose d’immatériel, quelque chose d’essentiel, comme si l’essence des choses était dans leur matière. Et puis, je ne suis pas très à l’aise avec la psychologie des personnages, alors j’essaie de faire passer des émotions, des sensations, des sentiments même, dans le contact avec les objets, l’insertion et l’immersion dans le paysage, parfois avec de simples ricochets sur la rivière. » (Emmanuelle Pagano dans L'Humanité)

Effectivement l'écriture d'Emmanuelle Pagano est empreinte de sensibilité, de sensualité, d'images, et c'est par sa langue et son style qu'elle construit l'émotion au plus près des gestes et du ressenti de son narrateur sans jamais avoir recours à l'analyse des sentiments. C'est probablement ce qui colore ses récits d'une troublante ambiguïté et d'un charme énigmatique, entre animalité instinctive et irréductible réalité du monde, entre simplicité et sophistication.

Un texte superbe et exigeant qui offre au lecteur sa récompense en dose de plaisir.

Un univers à retrouver assurément sous peu dans les deux autres livres composant le triptyque.
Ceux-ci devraient, selon les révélations de l'auteur : « changer de famille à chaque volume, changer de rive, mais il y aura toujours une histoire de famille, une rive, un plateau. Le deuxième volume se déroulera au bord d’un lac de barrage, avec une histoire qui m’amène jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Il y est question de lait, de vignes et d’eau bien sûr (et encore du manque d’eau), mais aussi de facture d’orgue et de médecine alternative. Dans le troisième volume, je vais au bord de la Méditerranée, dans des marais, et sur le plateau du Golan. »
Deux rendez-vous à ne pas manquer.

Dominique Baillon-Lalande 
(21/05/15)    



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Lectures









Editions P.O.L.

(Février 2015)
208 pages - 15











Emmanuelle pagano,

née en 1969,
a déjà écrit dix livres.


Pour visiter le blog
de l'auteur :
emmanuellepagano.
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