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Helena PARENTE CUNHA

100 mensonges pour de vrai



Un recueil de 100 nouvelles très courtes (souvent 1, maximum 2 pages)  de facture assez classique à la façon émouvante et percutante de Prévert.

Jamais anodines, tantôt légères tantôt graves, féroces parfois ou émues, souvent pleines de non-dits et d'humour, ces micro-nouvelles positionnée en équilibre entre prose et poésie sont un exemple de l'art de la suggestion et de la délicatesse.

L'auteur aime jouer avec les silences, les chutes décapantes ou dresser en quelques phrases d'improbables tableaux pour dire la beauté fugace d'un paysage, les oiseaux, la nature, la lumière. À eux s'opposent des instantanés doux-amers et inattendus de notre société contemporaine, comme des photos prises au flash qui ne font que laisser entrevoir un regard, une silhouette, un visage, un geste qui s'effacent aussitôt. Souvent y rodent aussi la misère, la solitude, la sécheresse, le pouvoir et la violence en arrière-plan.

Beaucoup s'inscrivent dans la réalité brésilienne d'hier et d’aujourd’hui mais à bien y regarder « ils » ou « elles » pourraient être nous, nos doubles ou nos frères.
Il y a chez Helena Parente Cunha une empathie sincère pour les vies minuscules de ceux qui ne sont rien face au pouvoir des puissants qui imposent leurs lois, pavant le chemin de leurs victimes. Titino Cravo, le colonel propriétaire, qui jalonne à plusieurs reprises le recueil en est l'incarnation. L'auteure a choisi son camp et la dénonciation bien que discrète est ici sans ambiguïté. Un parfum de révolte larvée contre les injustices flotte dans l'air, tandis que le soleil écrase tout et qu'une suave sensualité s’immisce dans les images et les mots.

Quelques  exemples piochés (presque) au hasard pour vous mettre l'eau à la bouche :

Geste phallique
Elle allait à la messe tous les jours, la messe de six heures, et elle communiait tous les jours et elle ne portait que des robes à manches longues et elle était célibataire tous les jours et elle avait eu soixante-dix ans et elle n’avait jamais prononcé un gros mot, et elle ne mangeait pas de viande le vendredi, elle mangeait peu pour faire pénitence, et elle ne touchait pas à la dinde de Noël, ou parfois seulement, si l’on insistait, elle suçotait le cou. En le tenant de sa vieille main, intensément. D’une bouche timide.

Abattage
Le pays a faim. Le pays souffre de la sécheresse. Le pays subit de graves inondations. Le pays manque d’argent. Les aliments pour la volaille ont augmenté de 200%. Baisse des ventes. Cela n’est plus rentable pour l’éleveur de nourrir des milliers de poussins nouveau-nés. Le pays a faim. Les poussins sont entassés dans des bidons pleins d’alcool. Le pays souffre de la sécheresse. On met le feu aux poussins. Le pays subit de graves inondations. Les piaillements des poussins qui brûlent. Le pays manque d’argent. Massacre des poussins nouveau-nés. Dans le pays, des millions d’enfants n’ont pas de quoi manger. L’éleveur. L’abattage des innocents. Dans le pays, des millions d’enfants n’ont pas où habiter. L’assassinat quotidien de poussins innocents.

Petites annonces 
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Embauchée.

La mise en page est particulièrement soignée et chaque nouvelle est illustrée au trait, non comme une traduction graphique mais comme un écho délicat, parfois lointain, par Lucia Hiratsuka. 

Ne pas avaler d'une traite mais piocher à l’envi, dans le désordre, et déguster ensuite sans modération.

Dominique Baillon-Lalande 
(20/10/16)    



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Lectures








Anacaona

(Octobre 2016)
216 pages - 19


Traduit du portugais
(Brésil)
par
Regina Antunes Meyerfeld
et
Christine Pâris Montech





Helena Parente Cunha,
nouvelliste brésilienne née en 1930, poétesse, romancière, traductrice et critique littéraire, est aussi professeure émérite de l’université fédérale
de Rio de Janeiro.