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Sylvain PATTIEU

Le bonheur pauvre rengaine


Sylvain Pattieu enquête dans le Marseille des Années folles

Découvrant, en feuilletant Le bonheur pauvre rengaine, les documents extraits des archives départementales d’Aix-en-Provence, je craignais que son auteur ne s’abîmât dans un récit laborieux et mal couturé. Le mixage d’une narration fictionnelle avec un fait divers, avéré par d’authentiques photographies et procès-verbaux de police, augurait un roman lesté d’une pesanteur accablante ou grevé d’une sécheresse ennuyeuse. Il n’en est rien. Le livre de Sylvain Pattieu (né à Aix-en-Provence en 1979) se lit comme un polar, et un bon. Au centre de l’intrigue, l’assassinat, le 25 septembre 1920, à Marseille, d’Yvonne-Juliette Schmitt, âgée de 23 ans. Monte-en-l’air et souteneur, Yves Couliou dit Nez-Pointu a étranglé l’ancienne ouvrière et danseuse parisienne avec la complicité d’Albert Polge, surnommé l’Athlète, de la même bande des Aubrais, laquelle étend son « exercice » de l’Orléanais jusqu’en Provence via les faubourgs parisiens.

La singularité du procédé d’exposition utilisé ici permet au lecteur de suivre les étapes feuilletonesques de l’enquête, de découvrir peu à peu les circonstances du drame et de mieux connaître la personnalité des protagonistes, assassins, victimes, témoins et enquêteurs. Cyprien Sodonou, Dahoméen de Porto-Novo devenu patron de bar au Panier, le voyou sarde et professeur de tango Alfredo Soggiu dit Fredval, le commissaire à la Sûreté André Robert, la demi-mondaine Simone Marchand, issue de la Croix-Rousse et protégée d’un riche armateur, le cambrioleur Marius Langon, chef de la « bande des Marseillais », évoluent dans le Marseille des Années folles, au lendemain du sanglant conflit de 1914-1918, au moment où, dans la cité portuaire et babélienne, la pègre reconstitue ses clans et ses « parrainages ».

Le goût de la brièveté, de la concision, et la recherche de la dissymétrie, parfois au détriment de la clarté immédiate, semblent être les caractéristiques d’un romancier dont la passion de l’histoire (maître de conférences, il enseigne la discipline à l’université Paris VIII-Saint-Denis) donne au propos un singulier relief et des perspectives édifiantes. Avec une lucidité qui tient du prodige, il possède la faculté essentielle à ce genre de restitution historico-policière, je veux dire le sens intime qui, sous la lettre morte des documents d’enquête et des chroniques d’époque, sait découvrir les ressources secrètes de l’esprit humain. Dans la courte bibliographie qu’il décline à la fin de l’ouvrage, ne se réclame-t-il pas de la familiarité de l’Athénien Thucydide, dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse notamment ? Sans doute parce que l’œuvre du plus grand historien de l’antiquité marque le triomphe de la raison humaine sur l’absurdité des événements. Par ailleurs, le titre du livre, Le bonheur pauvre rengaine, s’inspire de la chanson Terrier de Julien Rochedy alias Orso Jesenska (né à Marseille en 1980), un chanteur-compositeur-interprète dingue d’Henri Calet et de Walter Benjamin : abondance de biens ne nuit pas.

Claude Darras
(04/09/13)    



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Le Rouergue

(Août 2013)
288 pages - 21,50