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Pauline PENOT & Sabine PANET


La tête ne sert pas qu'à retenir les cheveux


Awa, 16 ans, de retour à Villepinte après des vacances en famille au Sénégal, s’inquiète de douleurs récurrentes qui la conduisent chez le gynécologue. Elle y apprend avec stupeur qu'elle a été excisée dans sa petite enfance et que là serait la cause de ses soucis. Elle n'a jamais entendu parler auparavant de cette pratique traditionnelle qui consiste en une opération de l’appareil génital féminin pour enlever le clitoris et parfois les petites lèvres. Si la loi française interdit l’excision et la considère comme une mutilation génitale, au Sénégal d'où sa famille est issue  elle est encore fréquemment pratiquée et reste très ancrée socialement. Cette révélation qui la bouleverse et la questionne l'oblige pour la première fois à prendre conscience de son propre corps. Le dégoût et la révolte de la jeune fille sont immédiats et violents, ainsi qu'une colère terrible contre sa mère et sa famille qui lui ont caché ce qu’ils lui ont fait.
Très vite cela la conduit aussi à entamer une enquête dans sa propre famille (qu'en est-il de sa sœur collégienne Ernestine ?) et à exercer une surveillance rapprochée pour  préserver sa petite sœur. Amayel a un an et Awa se demande, au souvenir de quelques bribes de conversations captées durant les vacances au village, si elle n'est pas promise au même sort. Lui est venu aux oreilles qu'un réseau d'exciseuses perdurerait dans la région parisienne et il s'agit pour elle, avec l'aide du Planning familial et de sa gynéco, de surveiller tout signe de passage à l'acte contre Amayel.

Pendant ce temps Ernestine, ambitionnant de devenir comédienne, confronte ses rêves de cinéma à la réalité des castings. Elle, qui s'est exercée sur tous les classiques et rêve de brûler les planches, est-elle condamnée à jouer les jeunes black de banlieue en perdition ?
Dans la famille Bocoum (déjà au centre du roman Le cœur n’est pas un genou que l’on peut plier  sur la pratique du mariage forcé), un autre personnage important à coté d'Aminata, la mère,est sa sœur Dado. Cette universitaire célibataire et libérée, à laquelle Awa est attachée, se trouve, à cette période, particulièrement fragilisée par son amour pour un enseignant blanc doté d'une famille et surtout d'un père raciste et apparenté à l’extrême-droite. 
C'est alors que la grand-mère débarque, sous prétexte d'une opération bénigne dans l'appartement pour quelques semaines...

C'est sans jugement ou a priori, avec subtilité et respect, sans angélisme et sans craindre les propos parfois décapants, que les deux auteurs, femmes médecin et journaliste, nous introduisent chez les  Bocoum avec ses personnalités hautes en couleur et sympathiques. 
Et l'histoire de cette cellule familiale sénégalaise installée en banlieue parisienne, malgré la gravité des sujets abordés, n'est pas sans suspense (quant à l'excision d'Amayel, à l'avenir d'Ernestine et aux choix d'Awa ou Dado), ni sans rebondissements et sans humour.
Si cet état des lieux, médical, anthropologique, sociologique, culturel des différentes visions de l’excision à travers le portrait de trois générations de femmes  (Awa grandie à Villepinte qui ne connaît du Sénégal que ce qu’elle en voit durant les vacances, Aminata et Dado qui ne se sont installées en France qu'à l'âge adulte, la grand-mère vivant encore au Sénégal) se nourrit de la diversité des situations de vie des héroïnes, il rend aussi hommage aux personnels du secteur médico-social de Seine-Saint-Denis qui se débrouillent tous les jours face à de tels cas avec un vrai militantisme. 

Ce récit chaleureusement habité par un personnage d'adolescente et une famille pleine de vivacité et parfois de drôlerie aborde de façon pertinente et sans tabous le thème peu traité de l'excision et le positionnement compliqué des familles africaines exilées entre tradition et modernité.
Mais si Aminata symbolise un peu toutes ces mères qui sont tiraillées entre l’envie de faire au mieux pour leurs enfants (en particulier pour leurs filles particulièrement exposées) et le respect dû aux anciens, à la communauté et à la famille, en périphérie des problématiques de l'excision et des traditions, le roman évoque également d'autres sujets inhérents à leur vie quotidienne : le poids des religions (musulmane mais aussi juive par l'intermédiaire du meilleur ami d'Ernestine), l’immigration, le racisme et les préjugés.

Pour agrémenter le tout, chaque chapitre de ce livre à l'écriture vive et fluide est doté d'un titre énigmatique prenant la forme d'un proverbe ou d'une maxime qui reste souvent lui-même une intrigue à élucider à la lecture.
Un livre important qu'on voudrait voir dans tous les CDI pour que les adolescents auxquels il est destiné puissent le découvrir. À lire et faire lire.

Dominique Baillon-Lalande 
(23/05/16)    



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Jeunesse






Thierry Magnier

240 pages - 13









Sabine Panet et Pauline Penot se sont rencontrées à l’école primaire et, dès le lycée, ont commencé à écrire à quatre mains. Elles ont publié plusieurs romans jeunesse et un recueil de contes afro-brésiliens.
Sabine Panet, journaliste, a travaillé pour une ONG
au Sénégal et en Guinée Conakry et vit maintenant
à Bruxelles.
Pauline Penot, médecin, a vécu à deux reprises au Burkina Faso avant de s’installer à Paris pour travailler au sein du service des maladies infectieuses
et tropicales de l’hôpital
Saint-Louis.