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Stéphanie PERREAULT

Le manuscrit d’Eusébius



Eusébius, à la retraite dans "sa campagne" d’Arles, finit de "mettre au net" les notes prises sous la dictée de son maître, Pilate, dont il a été le secrétaire, l’ami, le confident pendant quinze ans, pour rédiger les mémoires du général puis du procurateur qu'il fut.

C'est donc d'après ce fameux manuscrit en latin et appartenant à un particulier que nous tenons l'histoire de Ponce Pilate par lui-même qui, exilé en Gaule par Tibère, trompe son ennui de Rome en festoyant beaucoup, en buvant encore plus et en racontant sa vie à un certain Eusébius chargé de la consigner par écrit.

En attendant "sa" version des faits connus de tous aujourd'hui, on dévore ce que nous raconte ce militaire totalement au service de son empereur, fier d'être noble et romain, dans une langue simple, fourmillante de détails sur le quotidien sous Tibère.

« Pilate incarnait la Noblesse romaine. Il en arborait la morgue, l'insolence, la violence même. Il croyait aux dieux tout en affectant d'être sceptique. Il croyait à la tradition, à la famille, à la fidélité, à la loyauté, aux devoirs envers l'Empire, envers l'Empereur. »

Il nous raconte d'abord ses campagnes de Germanie : « Quatre ans à vivre le glaive à la main, de jour comme de nuit », puis son épique mariage avec Claudia Procula qu’il comble de présents et d'attention alors qu'elle lui préfère ses suivantes et qu'il fréquente assidûment les prostituées.

Enfin Tibère confie à Pilate la charge de police secrète dans Rome, « exécuteur des basses œuvres », sous prétexte de maintenir l'ordre et la morale publique mais en fait pour « asseoir davantage son pouvoir et détruire ses adversaires », avant de l'expédier en Judée. Le voyage est long et mouvementé comme le séjour à Jérusalem où Pilate ne comprend rien aux forces religieuses en présence et encore moins à leurs pratiques.

« Mais c’est inutile de jeûner ! Ce n'est pas parce qu'on va tomber d'inanition qu'on sera plus vertueux ! Nos pères furent des modèles de vertu mais ils mangeaient tout leur saoul. Décidément cette religion est bien la plus curieuse dont j'aie jamais entendu parler. »

Comme chacun le sait et l’attend, il va être amené à livrer un drôle de prophète, qui commence à faire beaucoup parler de lui, aux gardiens du Temple ultraconservateurs de l'ordre établi et qui craignent à la fois leur remise en cause et l'intervention de l'armée romaine dans leurs affaires. On connaît la suite, mais les événements vécus et commentés par le procurateur et son secrétaire revêtent un aspect nouveau et presque banal à cette époque, dans ce pays.

« – Ces gens attendent l'arrivée du Messie […] celui qui sera envoyé par leur Dieu pour ramener l'ordre originel et libérer Israël...
– Je savais bien que cette histoire finirait par tourner à la politique... Libérer Israël ! Un matin je vais me réveiller et ce sera la guerre ! […]
– Je te trouve bien pessimiste, Pilate. Ce Jésus n'est pas différent des autres Rabbis qu'on rencontre un peu partout dans ce pays. […] Or, ne l'oublie pas, les prêtres savent où est leur intérêt. Sans Rome, ils ne seraient plus rien et Hérode non plus. »

La gageure de ce livre c'est que l'on se surprend à trouver sympathique ce bon gros noceur qui sait s'arranger avec les dieux de son panthéon et qui, sous sa cuirasse de soldat fruste mais généreux, porte la mélancolie des derniers païens, d’un monde où Pan régnait et où aimer les plaisirs de la vie n’était pas un péché.

Sylvie Lansade 
(10/06/16)    



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5 sens éditions

(Février 2016)
306 pages - 20










Stéphanie Perreault
habite au Québec. Elle a déjà publié cinq romans. Elle avait 15 ans quand
elle a écrit le premier.