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Marc PETIT


Séraphin ou l'amour des ombres



Comment un jeune berger né en Sardaigne peut-il, un jour, présenter un spectacle devant Louis XVI et Marie-Antoinette ? C'est le sujet de ce roman très librement inspiré, comme toute "nouvelle fiction", de la vie de Dominique-Séraphin François (1747-1800), véritable fondateur en France du Théâtre d'ombres. Combien de rencontres, combien d'aventures, combien d'heures de travail aussi, pour donner vie à cette magie artistique qui va mener le jeune homme de son village sarde à Paris, en passant par Naples, Venise et Versailles. Une belle leçon de vie que le parcours de cet artiste bien décidé à aller au bout de sa passion.

Le Séraphin de Marc Petit est donc né dans le petit village de San Ercole.
Mon père exerçait le métier de tailleur de pierres; il mourut alors que je n'avais pas six ans, écrasé par la chute d'un bloc de marbre. Pour survivre et nourrir ses cinq enfants, ma mère qui élevait quelques chèvres et brebis se lança dans la production de fromages. Nous n'étions pas riches, mais nous ne mourions pas de faim, ce qui était déjà presque une bénédiction.

Le matin, Séraphin va à l'école du curé don Vincenzo et l'après-midi il garde les moutons dans la montagne. C'est là qu'un jour d'orage, il va connaître la première rencontre décisive de son parcours : un personnage singulier, Grigio, berger lui aussi, qui vit en ermite dans une cabane. L'orage est si soudain et violent que Séraphin n'a pas le temps de chercher un abri. Heureusement Grigio passant pas là l'emmène dans sa cabane. Et là, grâce à la flambée allumée dans la cheminée, Séraphin découvre fasciné l'ombre de ses moutons et de ses chiens courant sur le mur. Les doigts de Grigio font ensuite défiler une girafe, un dragon, un éléphant, une baleine… L'enfant de huit ans est stupéfait. Il n'a jamais rien vu de pareil. Grigio lui raconte que dans une autre vie, il avait une femme, une fille, un fils, tous emportés par le choléra. Il propose à Séraphin de lui transmettre son art…

Le garçon fréquente assidûment la cabane de Grigio et ce n'est pas du goût du curé qui soupçonne une relation contre nature avec un hérétique et incite la mère à envoyer son fils au séminaire. Séraphin se retrouve donc au couvent San Giorgio où la voie lui convient si peu qu'il s'en échappe pour errer sur les quais en rêvant d'embarquer pour l'Amérique ou Constantinople. Dans une taverne où il voudrait convaincre un capitaine de l'embaucher comme mousse, c'est un vieil homme à jambe de bois qui l'interpelle. Deuxième rencontre décisive pour l'artiste en herbe.

Le vieillard, qui se fait appeler Arbatax a été maître d'armes, plus grand bretteur du royaume. A la suite d'un duel et de diverses aventures, il a dû fuir, s'engager dans l'armée, et c'est à la guerre qu'il a perdu sa jambe. En voulant rejoindre Malte pour s'y installer, il a rencontré par hasard un marionnettiste Gioacchino Negroponte qui présentait des spectacles héroïques basés sur des récits de chevalerie et des histoires de cape et d'épée. Arbatax l'a aidé à peaufiner les duels de ses personnages pour les rendre plus réalistes et Negroponte lui a enseigné l'art de la manipulation. A sa mort, le vieil homme a transmis ses marionnettes à Arbatax qui aujourd'hui initie Séraphin à leur maniement au prix d'un engagement rigoureux.
Arbatax m'inculqua une discipline de fer au long des deux années que dura mon apprentissage. Grâce à lui, je compris que le don et l'inspiration ne suffisent pas à qui veut posséder la maîtrise dans son art : seuls le travail, la répétition, l'exercice régulier réussissent à produire cette impression de liberté qui distingue le véritable artiste de l'amateur.

Séraphin connaît ensuite de nombreuses aventures, échappe à la peste mais pas à la prison (pour avoir mis en scène un faux miracle !). Libéré par un célèbre castrat, il part à Venise, se joint à une troupe de commedia dell'arte, tombe amoureux… et rencontre la troisième personne importante dans son parcours artistique : le Chinois Chao-wong et ses figurines articulées en peau d'âne. Nouvelle découverte, nouvelle initiation.

Il a maintenant suffisamment de techniques en main pour voler de ses propres ailes et, comme Molière l'avait fait 120 ans plus tôt, Séraphin décide d'aller à Versailles. Il veut créer son théâtre : le vrai succès ne viendrait à moi que si je réussissais à imposer les ombres chinoises comme une forme de théâtre à part entière, un art authentique. Un théâtre en dur, une vraie scène, des fauteuils, des chaises, un vrai public, voilà ce à quoi j'aspirais…
A force de passion, de détermination et de travail, il y parvient mais encore faut-il que le public se déplace. Une autre rencontre est décisive pour assurer son succès : la belle Anaïs, duchesse d'Holbreuse. Grâce à elle, la famille royale au grand complet vient assister aux spectacles d'ombres et même "le serrurier" est enthousiaste.
Le temps passe, la Révolution arrive, et le "Théâtre de Séraphin, Breveté du Roi" devient le "Théâtre des vrais sans-culottes". La vie continue…

Un roman passionnant, roman d'aventures, roman d'amour, autour d'un parcours initiatique et artistique vivant et dynamique. On suit Séraphin avec tendresse et plaisir, dans la découverte des diverses composantes de son art (ombres, marionnettes, figurines articulées), dans son application, ses colères parfois, ses écarts de conduite souvent, dans ses voyages et ses rencontres (y compris la dernière, avec Gérard de Nerval), et on ne s'ennuie jamais. Marc Petit a décidément beaucoup de talent et ce beau roman vient compléter avec bonheur une œuvre riche, déjà, de plusieurs dizaines de titres.

Serge Cabrol 
(30/06/14)    



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Lectures









Pierre-Guillaume
de Roux

(Mai 2014)
204 pages - 20,90











Marc Petit
écrivain, poète, essayiste et traducteur, est l'un des membres fondateurs de la Nouvelle fiction.


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