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Lars PETTERSSON

La loi des Sames



Nous sommes en Laponie norvégienne, à Kautokeino, au pays où les Sames, peuple autochtone, vivent de l’élevage des rennes et ont conservé leurs traditions ancestrales. L’histoire commence lorsqu’Anna Magnusson est appelée par sa grand-mère lui demandant de venir tout de suite. En effet Nils Mattis, son cousin, vient d’être accusé de viol.
« Grand-mère était bouleversée quand elle m’avait parlé de lui, au téléphone. Peu loquace, cherchant ses mots dans cette langue inhabituelle pour moi, avec en plus un ton implorant que je ne reconnaissais pas. Mais c’était peut-être simplement son manque d’habitude du téléphone. Ou bien elle pensait au prix de la communication avec l’étranger. »

Car Anna, substitut du procureur, vit à Stockholm. Comme sa mère qui, jeune femme, avait quitté sa famille pour aller vivre en Suède : « Ma mère. Celle qui s’était laissé tenter. Qui avait fui l’air froid venant du sol et les rhumatismes, le dur labeur et la fumée acide. Qui avait abandonné les vêtements mouillés et la paille en décomposition dans les chaussures […] qui avait trahi ses parents et sa famille de la siida, la communauté d’éleveurs à laquelle elle appartenait », refusant le poids de certaines coutumes.

Anna obtempère donc, et décide de prendre quelques jours de congé pour faire le voyage et répondre à la requête de sa grand-mère. « À présent c’était à moi de racheter ce qui avait été perdu. De soutenir la famille. D’arranger un acquittement pour un cousin naïf dans un déplorable procès pour viol. Sauver l’honneur de la famille. »

Mais l’auteur nous laisse vite entrevoir que la motivation d’Anna est sans doute plus complexe. Qu’à son sens du devoir, vont se mêler le souvenir de sa mère, récemment décédée, l’envie de découvrir la vérité sur l’évènement, mais certainement une vraie curiosité pour cette famille maternelle chez qui certaines rancœurs pourraient être ravivées…

Sur la route qui doit l’amener à Kautokeino, un renne vient percuter sa voiture. Anna parvient à gérer d’une manière très adaptée la situation face à l’animal blessé, et souffrant.
« Je n’avais jamais fait ça moi-même mais j’avais vu mon grand-père et mon oncle le faire un nombre incalculable de fois.
Miesse, miesse.
Je m’agenouillai et immobilisai la tête du renne dans le pli de mon coude. »

Le froid intense, les chutes de neige sur les routes où elle circule, les pentes glissantes vont avoir un rôle important dans tout le déroulement de cette histoire, constituer un décor actif. Les descriptions vont nous arriver vécues, nettes, précises. Le déroulé des évènements sera habilement explicité au jour le jour, et au fil des rencontres et du travail d’enquête. Anna ne se contente pas du dossier constitué par la police car, si elle veut comprendre la situation dans son ensemble afin de pouvoir proposer éventuellement ses conseils pour le procès de son cousin, c’est vraisemblablement pour ne pas suivre les éventuelles injonctions de "sauvetage" d’un membre de la famille sans en connaître toute les implications. Elle va alors parcourir des kilomètres en voiture et rencontrer les protagonistes du drame.

Elle retrouve sa famille avec une certaine émotion. Elle ressent la tendresse de sa grand-mère :
« Un grand sourire s’épanouit sur son visage ridé, elle gloussa doucement de rire.
Si tu savais combien tu ressembles à Anna Marja quand elle avait ton âge. Taillées dans le même cuir. »
Mais elle perçoit également la réserve de sa tante, la mère de Nils Mattis, sa méfiance à peine dissimulée.

Par le récit d’Anna qui nous donne ses impressions, comme  les réflexions qui lui viennent, l’auteur va nous amener à découvrir ce monde, ses valeurs, ses lois implicites ou non, sa culture.

Lors d’une rencontre avec un touriste à l’hôtel où elle s’est arrêtée : « Je m’entendis avec étonnement essayer de lui expliquer les couleurs vives des costumes, la nature qui était privée de couleurs la majeure partie de l’année. Dans le pire des cas, juillet et août étaient les seuls mois sans neige. Il fallait voir des Sames en tenue de fête dans un environnement hivernal pour comprendre la splendeur des couleurs. »

Comme sa réflexion plus tardive : « Quel rôle notre système juridique moderne pouvait-il bien jouer dans une société qui présumait que la loi et le droit dépendent du contexte social et des expériences accumulées au cours de l’histoire ? Les questions graves […] sont tranchées autrement. Sont interprétées à travers le filtre de l’histoire. La mémoire des offenses et de la culpabilité continue de perdurer à côté de la punition et de la justice. »

Sa relation avec le policier qui détient le dossier va être savoureuse. C’est un champion de ski et son travail de policier est parfois dépendant du calendrier des compétitions, mais c’est un homme honnête qui ne se laisse pas intimider par sa hiérarchie. Ce qui plaît à Anna.

L’enquête qui ne semble pas se résumer à l’accusation de viol va se poursuivre et se compliquer. La victime meurt dans des circonstances suspectes et un homme est assassiné. La voiture d’Anna pourrait avoir été sabotée. Chercherait-on à l’éloigner ? Des personnes détiendraient-elles des éléments qui ne doivent pas être révélés ? Anna peut-elle en saisir l’importance ? Le doute est permis, voire entretenu.

« C’était ma mère qui m’avait appris cela. Ce que l’on taisait avait plus de poids que ce dont on parlait tout le temps. Il fallait apprendre à déchiffrer ce qui n’était pas dit. L’art véritable de la conversation consistait à comprendre ce qui se cachait derrière les paroles que l’on prononçait réellement. Une vie en sous-texte. »

Ce roman ne se lâche pas facilement, mais ce ne sont pas seulement les rebondissements qui nous accrochent ici, c'est aussi la manière dont l’auteur nous tient en haleine en nous attachant à son personnage. Ainsi lorsqu’il nous décrit, par exemple, la façon dont Anna se sort d’une situation extrême après une panne de voiture : il nous met littéralement sous les yeux chacun de ses gestes de survie, ses pensées, comme ses moindres actes, et ce, sur plusieurs pages, sans nous lasser une seconde ! Maintenant le réalisme à son degré supérieur. Et nous nous sentons totalement inclus.
Car nous sommes dans cette étendue blanche, sous cette aurore  boréale. Nous sentons le froid, nous entendons le crissement de la neige sous nos pieds, nos bottes sont mouillées, plus tard nous allons éprouver le goût de la viande séchée salée, humer l’odeur du feu. Or c’est de cette même manière, visuelle, que Lars Pettersson nous fait percevoir les tensions, les failles, des personnages comme  la complexité de certaines situations…

Nous amènerait-il à penser que cette enquête-quête est peut-être une façon de mieux cerner les composantes d’une identité ?

Alors nous souhaitons que Lars Pettersson ne s’arrête pas là. Nous aimerions continuer à vivre les aventures qu’il voudrait bien mettre en scène, nous imprégner de ses images fortes et belles. Ressentir son écriture dans sa profondeur comme dans sa couche la plus légère, pour nous retrouver à nouveau si bien en sa compagnie… Pour un deuxième roman.

Anne-Marie Boisson 
(28/11/14)    



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Noir & polar








Gallimard Série Noire

(Septembre 2014)
448 pages - 22,50




Traduit du suédois par
Anne Karila