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Sylvain PRUDHOMME

Les grands



Saturnino Bayo dit "Couto", jeune maquisard ayant participé à la lutte contre les Portugais dans les années 70, a ensuite, mêlant résistants et musiciens, créé un groupe rock nommé "Super Mama Djombo". Ils composent une musique aux sonorités nouvelles portée par l'élan et la fierté du tout nouvel État de Guinée-Bissau et offrent des chansons vantant les exploits d’Amilcar Cabral, le "Che Guevara guinéen" mort assassiné, les luttes et l'indépendance.
Rapidement, peu après le recrutement d'une toute jeune chanteuse populaire charismatique pour porter leurs textes, ils seront propulsés en une tournée internationale, réclamés en Angola, au Mozambique, puis dans toute l’Afrique, à Cuba, en Europe enfin avec des stades pleins à craquer à Paris ou Lisbonne.
Le groupe devenu mythique se trouvera dorénavant inextricablement assimilé à l'histoire même du pays et à sa libération.
"Super Mama Djombo" c'était encore aussi un groupe uni par les mêmes passions et un couple, Couto le guitariste et Dulce la chanteuse, adulé par la population locale.
Cela dura plusieurs années jusqu'à ce que, à l'apogée du succès, la belle et talentueuse jeune femme abandonne tout pour Gomes, le chef d’état-major des armées réputé inflexible et apparemment destiné à prendre un jour la tête du pays, qui, fou d'elle, l'a demandée en mariage.

Un choc dont ni l'amant trahi ni ses compagnons ne se remettront. Le groupe, avec le départ de celle dont la voix envoûtait le public et la rue et dont la présence galvanisait les musiciens, malgré diverses tentatives d'évolution, ne retrouvera jamais l'enthousiasme et l'efficacité qui leur valurent la notoriété et ce formidable engouement au-delà des frontières. Les rockeurs finirent donc par se disperser  vers d'autres horizons géographiques ou d'autres activités.

Trente ans plus tard, Couto, encore considéré comme le "dutur di biola" (grand docteur de la guitare) et le grand patron de cette aventure mais « n’en gardait pas de vanité, moins encore de nostalgie, plutôt l’éternelle hilarité de ceux à qui la chance avait souri », cumule les petits boulots et mène une vie simple. Et quand il reprend son instrument c'est par plaisir pour jouer dans les bars pour un public local de nostalgiques et de gamins ou pour les touristes venus le solliciter.

Mais voilà que le jour précis où un concert de "retrouvailles" des vieux rockeurs a été programmé au Chiringuitó, ce bar populaire que le noyau dur de l'équipe n'a jamais cessé de fréquenter, alors que Couto se trouve au lit avec Esperança, sa sulfureuse et superstitieuse maîtresse, il apprend par la radio la mort de Dulce.
Assommé par la nouvelle, le corps douloureux et le cœur en peine, il part arpenter la capitale, retourne dans le quartier de son enfance et sur les traces de sa jeunesse pour retrouver un semblant de raison avant de rejoindre ses compagnons pour décider de l'annulation ou non du concert prévu. Au rythme de ses pas, c'est toute sa vie qui défile dans sa tête, mêlant les souvenirs de l'amante adorée et de la carrière fulgurante du groupe mais aussi ceux du temps de la guérilla et des espoirs de l'indépendance. « Luis Cabral, Agostinho Neto, Sékou Touré. La pilule était raide, quand on voyait quels dictateurs la plupart étaient devenus ensuite. Saloperie d’histoire qui n’aimait rien tant que se mordre la queue et vous faire tourner en bourrique. »
C'est lors de son périple, que ce « seigneur invariablement désœuvré, invariablement fauché, mais qui n'avait qu'à trimbaler son pas usé par les rues pour que tous les regards s'arrêtent sur lui »,  apprendra par la rumeur qu'un coup d’État se prépare pour le soir même.

La soirée sera un feu d'artifice avec un retour enflammé des anciens de Super Mama Djombo donnant un de leurs concerts les plus émouvants en mémoire de leur amie et en résistance à la prise de pouvoir autoritaire qui s'annonce, tandis qu'en écho, le célèbre groupe de rap Thioume C imposera à son public lors de son propre concert une minute de silence en mémoire de "la divine Dulce", rendant hommage à son groupe chantre de l'indépendance et de l'identité nationale.
« Ces gosses sont la vie. La vie comme moi aussi j’ai été la vie autrefois, impétueuse, impatiente, non lestée encore de regrets, trop pressée d’aller de l’avant pour se retourner et concevoir même qu’un jour elle ne détestera pas se retourner », pensa Couto à cet instant.

« I muri gosi, elle est morte maintenant » et en disant ces mots, il ne savait plus « si c’était à Dulce qu’il pensait ou à la ville éclairée de tirs de roquette, aux espérances d’une époque qui finissait. »

En toile de fond, omniprésente, se dessine l’Histoire de la Guinée-Bissau qui au lendemain de son indépendance s'imaginait une vie de liberté et de prospérité pour voir bien vite ses rêves confisqués par des chefs politiques avides et autoritaires, des « bouffeurs transformés en valets des narcotrafiquants ». 
Cependant, même si la figure d’Amílcar Cabral, le libérateur du pays, plane en pointillé sur l'ensemble de ce roman, que l'instabilité politique et la corruption dégradant la réalité quotidienne de la Guinée-Bissau s'y trouve clairement dénoncée, la posture choisie par l'écrivain n’est pas celle du documentariste, de l'historien ou du polémiste. C'est sur un savant tissage de réel et de fiction qu'il s'appuie, s'octroyant la liberté de déformer la réalité dont il se nourrit.
Ainsi intègre-t-il en personnage principal un nouveau membre au groupe historique de "Super Mama Djombo" chargé de porter son récit (Couto, bien sûr). Quant à la figure centrale de Dulce qui « n’a de la grande Dulce Neves que le nom et la voix », par pur besoin romanesque dans un souci de s'appuyer sur son personnage pour faire lien entre les divers milieux traversés par le récit (musical, politique et social), il lui invente un  improbable mariage avec un militaire ambitieux et friand du pouvoir, lui-même créé de toutes pièces à partir d'exemples multiples.  
Pas dans les intentions non plus du romancier d'offrir à ses lecteurs un biopic du célèbre groupe de rock africain des années 70. La musique est davantage envisagée ici comme incarnation et symbole de l'Afrique, tantôt joyeuse, passionnée et emplie d'espoir, tantôt malmenée, trompée et en colère, mais toujours vivante, vibrante et obstinée dans la lutte, que comme objet ou itinéraire personnel ou collectif d'artiste.

Ce roman est aussi celui de la désillusion amoureuse et politique, nimbé de saudade à la portugaise, d’autodérision, de trahisons et de fierté bafouée. Mais, en parade à la mélancolie et la nostalgie, positionnée en embuscade, la jeunesse, avec ses voyous flamboyants prêts à en découdre, ses filles sensuelles et insolentes faites pour l'amour et le plaisir, ses rappeurs arrogants avides de gloire, de liberté et de colère, apporte par son obstination et son appétit de vie d'infimes lueurs d'espoir.

Profondément ancré dans la culture africaine et l'humain, ce récit historique, politique, sociologique, culturel et amoureux, est porté par une écriture chaude mêlant créole, argot, dans un enchevêtrement de dialogues et de monologues introspectifs. Son rythme vif, son pouvoir d'évocation, son énergie voire sa brutalité ponctuelle, constitutifs du rock, impriment au tableau de cet État de l'Afrique de l'Ouest à l'histoire mouvementée, une palette de couleurs, une vivacité et une intensité singulières.  

Une belle découverte.

Dominique Baillon-Lalande 
(29/11/14)   



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Lectures








Gallimard

Collection Arbalète
(Août 2014)
256 pages - 19,50


Prix
Georges Brassens
2014










Sylvain Prudhomme,
né en 1979, a déjà publié cinq roman. "Là, avait dit Bahi"  a reçu le prix
Louis Guilloux 2012.