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Pascal QUIGNARD

Les larmes



Que l’on ouvre un livre de Pascal Quignard et le cours du temps n’est plus le même. Il se pose. Il nous prend à rebours. Il nous entraîne vers des jadis oubliés. À une époque, celle d’ici, qui ne fait qu’effleurer la surface des mondes, Pascal Quignard oppose une écriture que Roland Barthes aurait pu dire verticale tant elle transperce les nappes phréatiques de la langue et, par là, de notre civilisation.

De la langue, c’est d’elle qu’il s’agit à chaque page. Au travers de contes ou légendes qui pourraient être vrais et le sont peut-être, l’écrivain nous conduit, à pas non pressés, sur les chemins de traverse qu’a pris la langue française pour arriver jusqu’à nous.

Des grottes où les premiers hommes ont tracé les premiers signes, on chemine ainsi vers le moyen-âge des Carolingiens, au moment où les premiers mots de notre langue ont été écrits. On le savait, on l’avait appris que le Français était né en 842 avec Le serment de Strasbourg. Mais en lisant Les larmes, on a l’impression de le découvrir tant Pascal Quignard nous fait éprouver de l’intérieur cet instant historique. Il y a la neige, il y a le froid, il y a les premiers mots. Premiers mots qui sortent de lèvres glacées.

Notre langue née, restait à créer notre littérature. Le liber pilosus, premier livre du premier poème, apparaît alors sous nos yeux éhabis d’apprendre qu’en allant à la bibliothèque de Valenciennes, on peut aujourd’hui encore trouver ce premier livre. Livre ? Plutôt une peau de cerf encore pileuse et sentant fort la bête. C’est ici, sur cette peau, que s’est inscrit notre premier poème en langue française.

Il est consacré à une sainte et il y est question d’oiseau, d’âme, de Dieu. Il y est question d’un au-delà dont l’humain a besoin. Certains habillent cet au-delà de religion. D’autres le peuplent de leur imaginaire. Toute la littérature semble là : dans le choix du divin ou de l’imaginaire. Le choix ou peut-être la cohabitation.

Lisant Les larmes, on est en tout cas à cet endroit du corps où le corps se repaît de rêver comme, enfant, on pouvait le faire en suivant nos livres de contes. Unique différence : pas besoin de clochette pour annoncer que l’on doit tourner la page. On la tourne seul, d’un bout de doigt émerveillé et ému, heureux et fier de parler encore notre langue.

Isabelle Rossignol 
(16/12/16)    



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Grasset

(Septembre 2016)
224 pages - 19





Pascal Quignard,
né en 1948, romancier, nouvelliste, essayiste, a publié plusieurs dizaines d’ouvrages (dont Tous les matins du monde) et obtenu le prix Goncourt pour Les Ombres errantes.



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