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Michel QUINT

Fox-trot



Y a-t-il une contagion de la violence, un moment où l’air d’un pays est à la licence absolue, tel qu’il autorise tout, les pulsions primitives et la barbarie, les seuls soucis du profit et de la survie.

Le 6 février 34, les Croix de feu, l’Action française et toutes les ligues d’extrême droite surfant sur la vague antiparlementaire exacerbée par l’affaire Stavisky, (un escroc soutenu par des ministres et des députés  qu’on vient de retrouver « suicidé »,) louchant fort du côté de l’Italie fasciste ou de l’Allemagne nazie, attisant l’ulcération des Français devant  la corruption au plus haut niveau de l’état, la crise économique, le chômage, aux cris de « tous pourris », manifestent pour « manger tout crus les députés et brûler l’Assemblée ! » Ils se heurtent à la garde mobile en de violents affrontements.

Le même jour, place de la Concorde, au Crillon, Lisa Kaiser, trapéziste de son métier et danseuse de revues pour survivre, en recherche d’emploi, rencontre Rita Georg, ex- vedette de Deux sous de fleurs, un spectacle produit par Stavisky où Lisa a travaillé comme girl. Lisa est justement en train de fredonner le célèbre fox-trot de ce spectacle en entrant dans l’hôtel de luxe. Soudain, le rendez-vous qu’attend Rita s’écroule dans leurs bras, blessé par balle. Lisa, profite de la panique générale pour lui subtiliser une enveloppe qu’elle espère lucrative !

Toujours le même jour, à Lille, Nelly, couturière et modiste de son état, n’en revient pas d’avoir dans la tête le fox-trot de Deux sous de fleurs alors que c’est l’émeute autour d’elle et qu’elle manque de se faire écraser par les sabots de la police à cheval. Heureusement, elle est sauvée par un beau prince charmant, comme dans la chanson.  A ce moment là, « elle sait qu’elle est foutue d’amour » même si le beau prince l’a prévenue :
« – Charles Bertin. Je suis instituteur. Pas prince charmant. Désolé. »

Si Bertin n’est pas prince, la modiste n’est pas une vierge effarouchée. Elle séduit Bertin et lui fait découvrir, la nuit, les dessous de Lille. Au Sphinx, un cabaret qui sent le soufre, il tombe raide dingue de la trapéziste revenue au pays, Lisa, qui, elle non plus, n’a pas froid aux yeux.

Sur fond de bruits de bottes, pendant une crise économique, politique et morale qui, hélas, entre beaucoup en résonnance avec notre présent,  Michel Quint, qui dédie son livre à Wolinski assassiné au siège de Charlie Hebdo, victime « de la barbarie et de l’obscurantisme », en transformant un simple instituteur engagé à gauche en héros de ce polar politique,  imbrique complètement sa fiction dans l’actualité du moment et montre que ce sont de petits événements accumulés, souvent de l’ordre de l’intime, qui déclenchent des cataclysmes. Suspendu de ses fonctions pour avoir giflé un collègue fasciste, Charles va consacrer son temps libre à se laisser aimer par Nelly, à espionner les gros bonnets locaux des ligues d’extrême droite pour le compte du maire socialiste de Lille, Roger Salengro, qui redoute un coup de force, et, suivre activement, bouleversé par sa mort atroce, l’enquête sur l’assassinat de Lisa, puisque le cousin Henri, la seule famille de Charles, n’est autre que le commissaire divisionnaire chargé de l’affaire.

Le lecteur, à la fois angoissé par ces terribles années 30 qui voient monter la folie meurtrière de tous les totalitarismes, est aussi charmé par l’atmosphère semblable à celle des romans populaires de ce temps-là et de leurs nombreuses adaptations cinématographiques où l’espoir que suscite le front populaire chez les classes laborieuses n’est pas encore anéanti. On a l’impression, quand Lisa ou Nelly parlent, d’entendre les voix gouailleuses d’Arletty ou de Suzy Delair ou quand Charles se rend pour la première fois dans le tout petit appartement d’ouvrière de Nelly de se retrouver dans le décor d’un film de René Clair.
En partageant l’intimité, les craintes et les espérances de ces gens simples , instituteur, couturière, marchand de journaux, conducteur de bus, cheminot, ouvrier, bistrotier, on est replongé dans des romans à la Eugène Dabit ou Maxence Van der Meersch  et on a bien envie d’en retirer, en plus de la nostalgie, de la lucidité, un antidote au sentiment de déréliction et surtout un avertissement, parce que si l’histoire ne se répète pas, on sait qu’elle peut bégayer.
[…] qu’est-ce qui va nous arriver à nous tous. Parce qu’à ne pas respecter les lois, donc à faire bon marché des gens, de la démocratie, on perd notre dignité, peut-être notre humanité.

Sylvie Lansade 
(15/10/15)   



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Héloïse d'Ormesson

(Octobre 2015)
336 pages - 20 €






Michel Quint
a écrit une trentaine d’ouvrages et obtenu, entre autres, le Grand Prix de la littérature policière et le Grand prix SGDL de la Nouvelle. Effroyables jardins (Joëlle Losfeld, 2000) a connu un immense succès, traduit dans dix-huit pays, adapté au cinéma par Jean Becker et plusieurs fois au théâtre.



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