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Marion RICHEZ

L'odeur du Minotaure


Marjorie a passé une enfance plutôt tranquille dans un foyer simple et sans histoire, au plus près de la nature. Une fille unique un peu sauvage et solitaire qui profite pleinement de ce qui s'offre à elle et redoute les transformations de l'âge adulte.

Le basculement se fera à l'âge du lycée, avec la rencontre du jeune Thomas, un fils de bourgeois locaux assez solide et sûr de lui pour impressionner la sage adolescente.
« J’avais dix-sept ans quand j’ai rencontré Thomas. Il dirigeait toujours tout, il savait toujours tout, on faisait des promenades autour des lacs de notre région, on emportait des boussoles, des cartes IGN et des repas déshydratés, il faisait des feux de camp qui m’hypnotisaient. Il était catholique, il voulait m’épouser avant de coucher avec moi. Il m’effleurait les doigts en rosissant d’audace. On était deux enfants aux grands corps allongés, c’était comme un petit retour au début de la route, c’était bien. Mais ça n’a pas duré. Il voulait qu’on reparte à cheval de l’église. Comme je ne savais pas monter, il a voulu m’apprendre. Je suis tombée tout de suite ; j’ai voulu arrêter, il a exigé que je remonte en selle. J’ai lu pour la première fois quelque chose de mauvais dans ses yeux. Comme un plaisir de donner des ordres, de forcer, une satisfaction secrète à ma chute. »
Et, sitôt son bac en poche, la jeune fille se retrouvera fiancée, sans avoir eu le temps de le souhaiter. Une façon pour la famille du garçon de légitimer la recherche d'un logement commun à Paris durant leurs années d'études.
«  Je ne savais pas encore ce que j’avais envie de faire, il m’a dit : "Sciences Po". J’ai répondu : "Pourquoi pas".  Lorsque je l’ai annoncé à mes parents, il y avait plus de dignité dans le regard du chien que dans le mien. Il y a longtemps eu plus de dignité dans le regard du chien que dans le mien. »

Avec ce départ, tant le fossé est large qui sépare les deux familles, tant est grand le mépris affiché des notables pour les siens alors qu'eux ravis pour leur fille et rassurés quant à son avenir, se réjouissent de cet événement, la rupture de Marjorie avec ses parents semble inéluctable et quasi définitive.
« J'aurais voulu être comme les chats, qui se déprennent des tétines de leur mère et grandissent en parfait oubli. »

Les jeunes gens se lancent dans leurs études (elle avec un peu plus de réussite que lui...) tandis que la bague de famille à son doigt prend au quotidien des allures de menottes devant le caractère possessif, dominateur, jaloux et prétentieux de celui auquel elle est censée tout devoir. 
Embarquée dans les études presque par hasard, malgré elle et sans réels projet ou envie, la petite provinciale d'origine modeste, par son sérieux et son travail cumule les succès, prend de l'assurance, se révèle belle, intelligente et fait preuve d'une détermination hors du commun pour se construire une vie qui ne devra rien à personne. 
Dès qu'elle le peut et avant qu'il ne soit trop tard, elle plante violemment l'hypocrite, caractériel et velléitaire garçon qui l'avait raptée et quitte l'appartement sans laisser d'adresse. Affaire classée.

 Aujourd’hui, c’est elle qui tient les rênes du pouvoir, autant dans la vie privée que professionnelle : à la sortie de l'ENA comme major de sa promotion, elle a intégré un ministère comme "plume". La pertinence et la qualité des communications et discours qu'elle est chargée de préparer, la font vite remarquer et apprécier. Efficace et sans états d’âme, elle se fraye sans peine un chemin parmi  des collègues à son image, cyniques, conquérants et arrivistes, sans pitié ni loi.  « Qu’on dise de moi ce qu’on voudra. Ça me fait exister. Plus on me saccage, plus je suis méchante et plus on me respecte. » aime-t-elle à dire avec le sourire.  À elle ensuite de distiller ses conseils et d'occuper le terrain pour pouvoir en toute discrétion manipuler son monde et s'attacher les puissants qu'elle côtoie. Une carnassière.
Pour se détendre et s'entretenir, elle fait du sport quand le travail lui en laisse le temps.
Depuis qu'elle est gamine, Marjorie aime l'eau, le seul élément où elle se permet l'abandon et le plaisir : « Quand je vais nager, rien ne me distingue plus de l’eau. Une fois dans l’eau, je suis l’eau. Je voudrais que me naissent des branchies. »
Quant aux hommes, transformée en femme fatale, le cœur et les sentiments verrouillés à double tour, elle ne s'octroie que de brèves rencontres de hasard, pour le plaisir de séduire, d'en faire ses jouets, s'amusant à les humilier avec finesse et perversité  jusqu'à ce que lassée, elle les jette sans ménagement. Vengeance ?

C'est alors qu'un numéro de téléphone fixe presque oublié, celui de ses parents, va s'afficher sur son écran de portable : son père est mourant et sa mère lui demande de venir à son chevet avant qu'il ne soit trop tard.
Troublée par ce rappel du passé, partagée entre l'émotion et la colère, elle prend la route décidant de rouler de nuit. C'est à tombeau ouvert qu'elle fonce sur l'autoroute avec sa luxueuse, confortable et puissante voiture. Soudain, croyant voir là un raccourci, elle bifurque sur une départementale, se perd et sur une petite route forestière percute de plein fouet un gros animal. Elle hurle devant le sang qui éclabousse son pare-brise puis, tremblante, s'extrait de l'habitacle. Le grand cerf qu'elle a fauché en pleine vitesse, couché sur le flanc, blessé à mort, va s'éteindre sous ses yeux, presque entre ses bras. Elle restera à ses côtés, hébétée, à recueillir son dernier râle.
Alors, réalisant que c’est elle qui l’a tué, elle se redresse et se sauve en courant, abandonnant là son véhicule. « Je me fais horreur et ne peux pourtant pas me quitter moi-même » se dit-elle perdue, choquée, à la recherche d'un village, d'une maison qui pourra l'accueillir.
Ce sera Jeanne, la vieille dame qui habite à la lisière du bois, celle qui en connaît tous les secrets, qui regarde avec la même bienveillance hommes et bêtes, qui lui ouvrira sa porte pour la fin de la nuit.

De cette nuit-là, plus que de l'entrevue silencieuse avec son père et de ses retrouvailles avec sa mère, jamais Marjorie ne perdra le souvenir.
Si, de retour au bureau, on impute son absence à elle-même et son inaptitude au travail à la mort de son père, c'est en fait le grand cerf agonisant par sa faute qui l’obsède.
Elle ne parvient plus à trouver le moindre sens à cette machine de guerre qui remplissait ses jours et occupait son esprit. La carapace qu'elle s'était patiemment construite et qui la soutenait se fissure et elle s'effondre. La trêve est de courte durée. La voracité des loups, un temps masquée par un sourire apitoyé, refait surface et désormais on ne parle plus de deuil mais de dépression. Elle gêne. On la remplace.

Et, pour la première fois, Marjorie jette les gants. De toute façon, elle-même ne supporte plus ni leur vanité, ni leur présence.
Mais à l'extérieur aussi, tout l’agresse : la ville, le bruit, le bitume, le monde, les odeurs.
Alors, elle n’a plus qu’une envie : fuir et retourner dans la forêt, la nuit, à la recherche d'elle-même, du sens de la vie et la mort, espérant rencontrer sur place la femelle du cerf seule par sa faute pour lui demander pardon.
Elle reprend sa voiture, et s'enfonce, seule, sans retour possible ni filet, dans les profondeurs  de sa nuit, de son corps, de son animalité et de son humanité...

Un roman étrange qui, s’il s'apparente à un conte initiatique aux confins du fantastique et de l'imaginaire où il ancre sa dimension tragique, aborde de façon originale notre société moderne.

Si l'auteur oppose la nature, la forêt à la ville, au microcosme cannibale du monde des affaires politiques ou à celui de la bourgeoisie de province, rétréci et médiocre mais arque-bouté sur ses privilèges, il ne faut pas pour autant voir ici un roman écologique. La nature n'y est, par opposition et par le hasard de l'accident nocturne, qu'un révélateur du désordre intérieur du personnage central, de ses errances, de la défiance qu'elle ressent vis-à-vis des autres et d'elle-même.

De même, le monde élitiste des grandes écoles, des ministères ou de l'argent dans lesquels Marjorie s'est si facilement et brillamment intégrée, ne faisait qu'offrir une autre forme à sa fuite, avec l'opportunité de réussir socialement en s'occultant elle même. Si la petite provinciale issue d'un milieu modeste vit une ascension sociale fulgurante, elle la paye par la rupture totale avec ses parents, la perte de son histoire personnelle, la négation de son corps et de ses sentiments.
Toujours, elle n'a fait que s'oublier dans le travail, par sérieux lors de ses études, pour réussir ensuite, endossant des rôles et s'appliquant à paraître parfaite pour gagner sa place auprès des puissants.

Mais celle qui s'était elle-même séquestrée a fini par tordre les barreaux de sa prison dorée, ouvrant  la lourde porte à ces émotions, sentiments, frustrations qu'elle avait si solidement scellés aux murs de sa cellule. La rencontre brutale et improbable avec l'animal sauvage, si elle déclenche l'effondrement de la jeune femme et fait basculer sa vie, peut aussi être considérée comme un retour à l'innocence de l'enfance, une réactivation de sa connexion avec le réel, un recentrage sur l'essentiel pour tenter de ré-habiter son corps et trouver un sens à la vie au lieu « d’errer à genoux », les paupières cousues le plus serré possible, là où les autres ou les événements la conduisent. 
L'accident, si tragique qu'il soit, s’avère également salvateur et la chute, la descente aux enfers, nourries de symboles, de signes et de rêves, qui lui succèdent, étaient à terme indispensables à son salut mental. Un drame qui lui ouvre aussi un chemin vers son humanité, vers ces autres avec lesquels elle a perdu le contact, isolée dans cette tour de béton et de verre qu'elle a érigée pour se protéger.

La violence du texte incarne littérairement celle des formatages imposés dès l'enfance, celle, protéiforme et plus ou moins feutrée selon les époques et les latitudes, de la société, celle refoulée et en cela d'autant plus destructrice de l'héroïne.
Et, s'il a fallu la brutalité de la mort pour générer cette renaissance, le processus de reconquête de soi et de réconciliation se joueront ensuite sur le registre du tâtonnement, de la lenteur et des profondeurs. Le chemin vers l'apaisement et la lumière sera long, douloureux et incertain.

La structure narrative juxtapose et mêle temps et espaces de façon fragmentée et parfois complexe mais le style globalement simple et direct mais sachant se faire à l'occasion mystérieux, subtil, sensuel ou lyrique pour rythmer le récit, l'écriture à la première personne du singulier empreinte de sincérité ou cynisme, sans complaisance mais non sans émotion, au plus près de la psychologie du personnage et évoluant avec elle, voire psychanalytique à l'arrière-plan, parviennent à faire lien et à créer un univers cohérent, dense et crédible.
Ainsi, le sang et les barbelés, celui du cerf majestueux qui éclabousse la vitre, celui qui coule de la main du fiancé lors de la rupture nécessitant une succession de point croisés semblables à des épines, celui de la fillette quand elle déchire son bras à la clôture des champs, clôture semblable à celle qui entourait ces camps de concentration qui ont longtemps hanté la mémoire de la fragile enfant, ces éléments constituent comme un fil rouge tout au long du récit. 
« Le sang qui en coulait, perlant sur la moquette blanche, ce sang volé, regagnait mes veines, d'où il avait été pris ; il me sembla que mes joues s'avivaient » constate celle qui a agressé le geôlier qui rêvait d'elle en costume d'esclave.

Un premier roman d’accès parfois difficile mais qui envoûte le lecteur par son intensité, son inventivité, son exigence, son jeu habile des contrastes et sa façon de se situer au plus près des petites choses, à passer par l'expression sensorielle pour raconter son histoire et animer son personnage.
La figure du Minotaure pour questionner la frontière entre humanité et bestialité, pour illustrer l'aspect  labyrinthique de la quête de soi et du rapport aux autres, est une belle trouvaille.

Un court roman subtil, foisonnant et passionnant à déguster avec lenteur et attention.

Dominique Baillon-Lalande 
(15/12/14)    



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Sabine Wespieser

(Août 2014)
128 pages 14
















Marion Richez
née en 1983, agrégée de philosophie, prépare un doctorat à Paris-Sorbonne IV sur la conscience corporelle. L’odeur du Minotaure est
son premier roman.

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