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Mikko RIMMINEN


Sondage au pif


"J'ai les cheveux qui croustillent presque et la teinture qui s'estompe."

Du début de l'automne à Noël, on est dans la tête d'Irma qui vit à Helsinki, une femme dont on ne sait pas grand-chose à part qu'elle vit seule, qu'elle ne travaille pas, qu'elle a un budget dont on pourrait dire, pudiquement, qu'il est serré, et qu'elle a des réticences à répondre à son fils qui ne cesse de l'appeler sur son portable. "Mon fils appelle, il n'arrive jamais à en venir au fait autour duquel il tourne toujours, je coupe court aux communications." On lit toutes les réflexions qu'Irma se fait sur ce qu'elle vit, ce qu'elle voit, ce qu'elle ressent "Voilà où en sont mes pensées, à bord de ce bus, et je me demande d'ailleurs à qui peuvent bien s'adresser les réflexions, sermons ou je ne sais quoi, là, que je formule dans ma tête." C'est triste à mourir de rire.

Ce qui déclenche tout : une expédition en grande banlieue, suite à une petite annonce sur internet qui promet des plantes gratuites. "L'Internet électronique, comme il dit le fils. L'humanité n'a sûrement jamais su faire entrer autant de solitude dans si peu de place." Elle se trompe d'escalier, trouve joli un nom sur une boîte à lettres, poussée par un tranquille désespoir, dans un état second, elle sonne et se fait passer pour une enquêtrice d'un institut de sondage. Elle se retrouve, chez Irja, au chaud, devant un café, une brioche, dans le bonheur simple d'une vraie conversation, elle qui n'ouvre plus la bouche que pour dire des formules de politesse ou qui se réjouit d'avoir une amende dans le bus parce qu'elle a bien rigolé avec la contrôleuse. Grâce à ce subterfuge, en s'inventant ce travail, sa vie reprend du sens. "L'automne s'infiltre dans mes poumons comme une substance bleue et pétillante… quelques jours d'automne s'écoulent, d'une couleur de pâte feuilletée… tels sont à n'en pas douter, les jours des gens heureux, je me dis, ou du moins contents, ou ordinaires, normaux, moyennement confiants, que sais-je ? Ceux dont la vie a plus ou moins de sens."

Sinon, la sienne, de vie, n'en a plus, de sens. "Je fais le café. Je remue le journal. Il n'y a pas un seul article que j'arrive à lire jusqu'au bout. Les vastes feuillets claquent de droite à gauche comme des ailes mortes froufroutantes en soulevant des tourbillons de poussière. On ne s'en débarrasse jamais, de la poussière : on nettoie, on nettoie, et il s'en redépose aussitôt à la même place. Ça commence à bien faire. Je suis d'une humeur de journée à moitié partie en fumée… J'envisage de faire le ménage. J'envisage bien d'autres choses, d'ailleurs, mais peut-être vaut-il mieux les passer sous silence – pour des raisons diplomatiques, comme il dirait le fils."

D'ailleurs, en a-t-elle jamais eu du sens, sa vie ? On ne le sait pas. Mais cette histoire d'enquête est une reconquête : pour échapper au silence, à l'ennui, à pire peut-être… Malgré sa peur d'être accusée d'imposture, elle va plusieurs fois retourner voir les personnes avec qui elle est entrée en contact sous prétexte de sondage. Elle y va, comme un noyé qui cherche de l'air, quelques feuillets de questions saugrenues au fond de son sac et un grand besoin de partager avec son prochain !

Elle y va, d'abord en bus. Puis son fils lui laisse en garde, on ne sait pourquoi, une vieille voiture. Elle se lance, alors qu'elle n'a pas conduit depuis vingt ans, dans un cauchemardesque périple sur les périphériques de la ville. "Après avoir caracolé en tête de cortège le temps de doubler le poids lourd, et resquillé sur la voie de droite, je continue prudemment à tout juste quarante. Les jointures de mes doigts, blanches et osseuses, luisent de part et d'autre du volant, je le serre si fermement que la tremblote de mes mains se propage à d'autres parties de mon corps… Sur la voie de gauche, des véhicules de toutes tailles me doublent en trombe. Je n'ose pas regarder, mais quelque chose me dit qu'ils contiennent tous un poing en l'air, voire un doigt, et de gros mots grommelés."

Cette femme sans âge, fagotée – "Je fais mon sac, me pelotonne dans un bombers vert sapin et couvre ma cafetière d'un béret couleur yaourt aux fraises." –, va promener tout le long du récit un nez rouge, tuméfié, son "pif" qui s'est pris une porte. "A présent mon nez est tellement épouvantable que je ne peux supporter ni de le regarder ni même d'y penser." Elle a le burlesque, l'incongruité et la tendresse d'un Chaplin. Clown triste, elle devient le symbole comique et poétique de notre solitude, de nos maladresses, de notre difficulté à communiquer, de notre souffrance à vivre dans un monde déshumanisé. Ce soliloque, poétique et pathétique, mélange, avec bonheur, humour et dérision.

Sylvie Lansade 
(09/03/13)    



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Éditions Actes Sud

(Février 2013)
336 pages - 22,80


Traduit du finnois par
Sébastien Cagnoli












Mikko Rimminen,
né en 1975, a été récompensé par le prix Finlandia, la plus prestigieuse distinction littéraire finlandaise.