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Christian ROUX


Adieu Lili Marleen



Julien, au grand regret de parents modestes qui l'aurait bien imaginé ingénieur, rêvait d'être concertiste. Après le conservatoire, si c'est bien de ses dix doigts et de son piano qu'il fait profession, la réalité est cependant bien différente de ce qu'il ambitionnait...
Quand le roman débute, l'homme sort de prison. Chanceux, il a bénéficié d'adresses fournies par un codétenu pour trouver un logement et un travail. Il sera engagé comme pianiste dans un restaurant à Paris et louera à Orsay le rez-de-chaussée de la maison d'Anna, une trentenaire qui fait la pute de luxe pour financer sa passion dévorante pour la lecture.
Le logement est confortable et la logeuse discrète. Quant à la place au restaurant, le patron est sympathique et la clientèle aisée et suffisante pour lui garantir une paye convenable. Une cliente sort du lot : Magalie de Winter, une riche et distinguée octogénaire qui a là ses habitudes et vient chaque soir depuis la mort de son mari, s’installer à la même table près du piano. Immanquablement l'arrivée du café qui vient clore son repas doit être accompagnée de l'exécution du même morceau : Lili Marleen. Un rite qu'elle semble honorer en mémoire de sa jeunesse et de son regretté mari, qui permet au  musicien d'améliorer notablement son ordinaire et finit aussi par créer entre eux une belle complicité.

Un soir, la table de la mystérieuse cliente reste vide et à sa place c'est Carlos, un individu patibulaire qui entreprend le pianiste, l'obligeant à le suivre immédiatement.
Le pianiste reconnaît là les méthodes de Kamel, le caïd de la drogue auquel il a eu à faire par le passé. Julien, alors surnommé Monky, s’était retrouvé à la sortie du conservatoire dans les griffes d’un agent artistique d'un genre particulier qui lui avait procuré des engagements chez de richissimes bourgeois pour des réceptions privées bien payées mais moins anodines qu'il n'y paraissait à première vue. En toute discrétion, certains y ajoutaient quelques doses de frissons ayant pour clefs la cocaïne fournie sur place et, en fin de soirée pour un cercle restreint d'initiés, l'organisation de tables de poker aux mises impressionnantes. Le jeune artiste aurait pu se contenter d’exécuter son répertoire en fermant les yeux sur les petits sachets de poudre cachés dans son piano, (trafic dont très modestement il bénéficiait financièrement) mais il s'était laissé piéger par le jeu. La spirale infernale des pertes et des dettes qui en suivit l'avait alors contraint à emprunter une grosse somme à Kamel, tout en sachant qu'ainsi il se ligotait totalement et de façon irréversible à lui.
Quand il s'était fait arrêter, conscient que s'il balançait ses patrons il était un homme mort, il a choisi d'assumer seul et en a pris pour cinq ans. De quoi repartir sur de nouvelles bases à sa sortie s'il n'y avait pas cet emprunt déraisonnable dont il doute fort qu'il se trouve blanchi par son silence et sa loyauté.

Effectivement, jamais Kamel n'a jamais perdu sa trace et Julien se voit ce soir-là contraint de reprendre du service pour rembourser sa dette et les intérêts qui s'y sont ajoutés.
Sa nouvelle mission sera d'agrémenter une luxueuse croisière d'anniversaire sur le yacht d’un milliardaire russe tandis qu'un autre agent dont il ne saura rien exécutera le vrai boulot commandité par le client. Un bien étrange voyage qui, il le pressent, pourrait s'avérer périlleux voire fatal. Julien n'est dans cette affaire qu'un pion jeté sur le tapis sans connaître les règles de la partie qui se joue et Max l'accordeur septuagénaire désagréable et distant qui pourrait bien être de la partie ne le quittera pas d'une semelle.
C'est une arme que le coffre du Steinway de 1916, sur lequel il pourra jouer comme dans un rêve, abritera cette fois. Et il y aura mort d'hommes.

C'est alors que le pianiste découvre que Magalie de Winter, la vieille cliente qu'il a surnommée intérieurement Lili Marleen, figure parmi les passagers de la croisière. Aussi surpris que ravi, il s'interroge sur le passé caché de la vieille dame excentrique et attachante et de la place qui pourrait être la sienne dans le scénario imaginé par Kamel...

    Le récit est porté à la première personne par Julien/Monky mais la mystérieux Magalie de Winter pourrait être considérée comme le personnage central du récit, tant la place qu'elle y tient est importante. Dans la deuxième partie, ce sera Anna qui prendra le relais et interfèrera sur le destin du pianiste. Les femmes ici se taillent la part du lion. Dotées de fortes personnalités, hautes en couleur,  aussi déterminées qu'audacieuses, elles sont essentielles au déroulement de l'histoire et se positionnent comme les "anges gardiens" de ce musicien malchanceux bien peu bâti pour endosser le costard du gangster. De beaux portraits et un bel hommage fait aux femmes.
Les personnages masculins périphériques (patron du restaurant, compagnon de cellule, Kamel et ses hommes de main…) restent plus schématiques, davantage utilisés comme ressorts de l'action que comme individus dont la psychologie propre se trouverait développée. Riches patrons, caïds ou hommes de main, chacun tient son rôle.

Si le roman se déroule au présent, le scénario nous entraîne aussi dans les années sombres d'une Allemagne empoisonnée par le nazisme. Par le biais des correspondances de la troublante Magalie de Winter et de son mari organisateur de concerts avec leurs amis (venues s'intercaler avec une police de caractères différente dans le récit de Julien) le roman se fait plaidoyer pour les nombreux compositeurs ou interprètes contraints à l'exil ou internés dès le début des années 1930.
Et quand Julien découvre avec l'aide d'Anna que la chanson Lili Marleen et les poèmes dits par la vieille dame, renvoyaient probablement à un mouvement de résistance allemand des années quarante, quand il découvre qu'un compositeur autrichien surdoué à l'apogée de sa gloire fait à cette période vœu de silence par solidarité, le roman bifurque derrière les notes vers une ode au combat pour la liberté et la création.
Entre passé et présent, la musique, omniprésente, fait lien, avec en contrepoint le poids du silence.

Sous couvert d'un polar classique parfaitement construit et porté par une écriture d'une simplicité harmonieuse, avec de l'action, du suspense, des morts, des gangsters, entre  trafics  de drogue, jeux d'argent et prostitution, se dessine une exploration sensible de la musique au croisement de l'Histoire, une évocation pudique de l'amour et de la disparition, et un hymne à la femme et aux passions. Cela enrichit fondamentalement l'intrigue et donne au roman souffle et envergure.  

Un roman passionnant, profond et émouvant, qui se termine sur une mélodieuse note d'espoir.

Dominique Baillon-Lalande 
(16/04/15)    



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Noir & polar









Rivages / Thriller

(Mars 2015)
272 pages - 18 €









Christian Roux,
écrivain et musicien.

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son site officiel :
www.nicri.fr







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