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Mélanie SADLER

Comment les grands de ce monde
se promènent en bateau




Mélanie Sadler, jeune enseignante-chercheuse spécialisée en littérature argentine, publie en cette rentrée de janvier 2015 un premier roman au long titre énigmatique, qui résonne en écho de la traduction espagnole du titre d’un court roman du Brésilien Jorge Amado De cómo los turcos descrubrieron América. De Turcs, il en est question, ici, et singulièrement du sultan Soliman. De la découverte et de la conquête de l’Amérique, également, et plus particulièrement des massacres perpétrés par Hernán Cortés au Mexique. Mais l’aventure du roman débute ici et maintenant, c’est-à-dire de nos jours, à Buenos-Aires et en Turquie.
 
Le professeur J. L. Borges n’est pas aveugle, même s’il emprunte au célèbre écrivain argentin plus que ses initiales. Javier Leonardo Borges, assoupi au soir de sa longue vie d’enseignant et de chercheur, sursaute en découvrant, sur un manuscrit turc du XVIe siècle, la représentation d’une déesse aztèque. Co… co… comment ? Comment est-ce possible ? La diffusion de l’information, à l’époque, n’avait pas la rapidité de nos éclairs contemporains. Impossible. C’est impossible. À moins que…
 
À moins que l’on ne revisite l’Histoire sur le mode du roman d’aventure, et que l’on ne puise à une culture hispanique qui embrassait, à la grande époque, les combats devant Alger et l’exploration du Nouveau Monde. Un homme fait le lien, historiquement, entre les combats navals de Charles Quint et la conquête du Mexique : c’est Hernán Cortés. Dans le roman de Mélanie Sadler, l’implication de Soliman dans les batailles barbaresques prend des allures de vengeance personnelle…
 
Le professeur J.L. Borges met à contribution son ami et confrère turc Hakan : il faut enquêter – la recherche universitaire est une forme d’enquête policière – sur ce manuscrit, et sur cet anachronisme impossible. La piste remonte à Cuauhtémoc, le dernier empereur aztèque. Et… et si… et s’il n’était pas mort là-bas, au Mexique… Et… et s’il s’était embarqué pour un voyage vers l’Orient, suivant une flèche inverse à la flèche des temps ambiants, qui filait vers l’extrême occident ? C’est toute la face de l’Histoire, et pas seulement celle du XVIe siècle, qui en serait changée…
 
Dans Comment les grands de ce monde se promènent en bateau le lecteur navigue entre érudition et roman d’aventure. Des allusions, des citations, renvoient malicieusement autant à Don Quichotte qu’à Cent ans de solitude, en passant par Vialatte. La conduite du récit oscille entre Les Aventures de Tintin et les Mille et une nuits. La figure de la Malinche – cette princesse aztèque déchue, maîtresse de Cortés, interprète-truchement lors de la conquête mexicaine – trouve son pendant dans Roxelane, la favorite du sultan, devenue épouse et faisant office de ministre des Affaires Étrangères.
 
Mélanie Sadler nous offre un roman réjouissant, d’une implacable maîtrise documentaire – on n’en attendait pas moins d’une normalienne ! – et d’une roborative inventivité. Les études universitaires attisent, parfois, les élans romanesques. On en a ici la preuve éclatante.

*

Extrait
«  Si cela n’avait été pour son ami de longue date, Hakan aurait abandonné sa recherche depuis belle lurette. Certes, l’idée d’un séjour oriental de Cuauhtémoc était appétissante, mais elle n’en demeurait pas moins rocambolesque et nourrie de maigres indices. Hakan en arrivait parfois à soupçonner le vieux Borges d’être quelque peu gâteux et d’avoir un brin abusé du Fernet Branca le jour où il l’avait contacté exalté. Mais enfin, son mois d’août était désœuvré, il avait bouclé son dernier ouvrage plusieurs semaines en amont et, la rentrée universitaire n’étant pas encore au goût du jour, il pouvait s’offrir le luxe d’une recherche inutile ». (p. 46)

Christine Bini 
(07/01/15)    
Lire d'autres articles de Christine Bini sur http://christinebini.blogspot.fr/



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Flammarion

(Janvier 2015)
152 pages - 16