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Aro SÁINZ DE LA MAZA


Les muselés



La météo n’est pas bonne sur Barcelone. Elle va d’averses en orages, de crachin en neige fondue. La ville est délavée et détrempée. « Milo observa le ciel rempli de nuages. La lumière sépia qui l’entourait. Irréelle. La vie semblait suspendue, comme le temps. »

Au fil des pages la vie est également délavée et détrempée, la vie baigne dans la crise : « dehors le monde est en train de s’effondrer. »   La vie provoque le chômage la pauvreté et le désespoir : « Josep et Alicia Monferrer, tous les deux sont au chômage, sans toucher la moindre prestation, trois enfants. » Ou encore cet autre chômeur : « l’angoisse l’empêche de vivre en paix […] excusez-le. Le quotidien est en train de nous tuer à petit feu et tout ce qu’il souhaite, c’est qu’on lui diagnostique une tumeur au cerveau ou qu’un bus lui passe sur le corps pour arrêter de souffrir. » Ou encore les faits bruts de l’enquête : « Ils sont partis il y a un mois ils ne pouvaient plus payer le loyer. » Dans le journal, les faits divers disent aussi la crise : « plusieurs femmes de la ville ne pouvaient plus allaiter leur enfant car elles étaient dénutries à cause de leur état de pauvreté. »

Milo Malart, inspecteur, enquête sur deux assassinats dans ce contexte, et des chiens étranglés puis  empalés dans des jardins publics. Lui aussi est en crise. Depuis Le Bourreau de Gaudi (le roman précédent) où il a vu mourir son père schizophrène, depuis qu’il observe son frère Hugo prendre le même chemin et guette chez lui-même les signes de la maladie, il a le don de se mettre en situation sur les scènes de crime, de les vivre et retrouver le déroulement des affaires. En crise, il lui prend l’envie de se jeter par-dessus l’escalier, en crise, il résiste à la tentation de l’alcool allié de la maladie. Mais il est en crise car il affronte la misère : « Impossible de lutter contre les malheurs. Il faut se résigner, il n’y a rien d’autre à faire, dit-elle en faisant un signe de croix. Personne ne sait ce qui l’attend. La volonté de Dieu, vous voyez ce que je veux dire... »

Mais lui ne se résigne pas. Dénonce la situation, « la tragédie, se dit Milo, était qu’une femme aussi compétente que celle qui se trouvait devant lui dût envisager de partir à l’étranger pour trouver un travail digne de ce nom, tandis que le ministre de l’emploi continuait à nier un phénomène d’émigration dans le pays. » Dénonce les élites, « Vous avez lu cette histoire à propos des patrons d’une boite ? […] Ils ont détourné trente millions d’euros. On finit par leur faire avouer le vol. Et que fait la justice ? Elle les laisse libres à condition qu’ils rendent leur butin. Ça coute pas bien cher de voler quand on est de la haute. » Dénonce les élites, tout comme Leire, rencontrée lors d’une promenade de chien, « Et tu sais pourquoi ils ont saccagé mon appartement ? Parce que, en tant que conseillère municipale, j’ai refusé de fermer les yeux devant des irrégularités que j’avais détectées dans un projet d’urbanisme. »

Les Muselés, un roman vraiment très noir où les affreux bourreaux sont de pauvres victimes mais où, au pays de Podemos, « j’ai vu aussi la dignité de ceux qui protestent, la beauté de ceux qui résistent. »

Michel Lansade 
(28/10/16)    



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Noir & polar








Actes Sud

Collection Actes Noirs
(Septembre 2016)
368 pages - 22,80



Traduit de l'espagnol
par Serge Mestre






Aro Sáinz de la Maza,
né à Barcelone en 1959, est éditeur et traducteur.
Le Bourreau de Gaudí a obtenu le Prix international RBA du roman noir.