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Alexandre SEURAT

La maladroite



Un roman sur la maltraitance inspiré d'un fait divers récent.
Alors qu'un avis de recherche est lancé après la disparition de Diana, 8 ans, l'ancienne institutrice de la petite fille est accablée, persuadée que cet enlèvement masque la mort de la petite. 
« Quand j'ai vu l'avis de recherche, j'ai su qu'il était trop tard. Ce visage gonflé je l'aurais reconnu même sans son nom – ces yeux plissés, et ce sourire étrange – visage fatigué, qui essayait de dire que tout va bien, quand il allait de soi que tout n'allait pas bien, visage me regardant sans animosité, mais sans espoir, retranché dans un lieu inaccessible, un regard qui disait, tu ne pourras rien, et ce jour-là j'ai su que je n'avais rien pu. »
Elle, comme d'autres avant ou ensuite, avait pourtant tenté d’alerter les autorité sur le cas de la gamine maltraitée par ses parents. 

 La maladroite recompose par la fiction les monologues de ces témoins impuissants : grand-mère, tante, frère, enseignants, services scolaires, médecins, services sociaux, gendarmes… qui tous,  à un moment ou un autre, ont suspecté les sévices dont la gamine âgée de huit ans à peine leur semblait victime sans parvenir finalement à la protéger et à empêcher ses bourreaux d'aller au bout de leur folie. Car c'est de bien ça qu'il s'agit : « la chronique d'un désastre annoncé, et l'incapacité de tous à arrêter le drame ».
Les différents protagonistes livrent leur vécu dans cette affaire, témoignent de leurs doutes et/ou de  leur tentative de sauvetage, à leur échelle et leur façon, de la fillette prise dans la spirale redoutable de la violence parentale depuis sa naissance. D'aucuns, sans remords, se retranchent derrière le respect des règles et la conviction du devoir accompli, d'autres, rongés par la culpabilité, s'en veulent de ne pas s'être obstinés assez à donner l'alerte.

« Je voulais tout leur dire au numéro d'urgence, leur raconter depuis le début, mais tout était tellement compliqué et cette angoisse au moment de téléphoner, puis dans l'attente que quelqu'un décroche, ce sentiment de la trahir et la conscience de perdre à jamais peut-être la petite. Alors j'ai été vingt fois sur le point de raccrocher [...] Une voix féminine finit par me répondre, je dis un mot, ma voix est sourde, elle m'invite à lui expliquer, mais par où il faudrait commencer, j'essaie de lui expliquer mais je m'embrouille, j'en dis trop, pas assez. » (La grand-mère)

« La seule chose qui ait compté pour moi, c'était de trouver un moyen de travailler avec Diana pour qu'elle parle, pour qu'elle m'aide à l'arracher à son désastre. Je me disais que sans Diana, je ne pourrais rien, parce que, sans confidence, nous étions condamnés à tâcher d'avancer à l'aveugle, à supputer, à exercer une pression sur des parents inaccessibles. » (L'institutrice)

« Dans ce genre d'affaire, il faut surtout éviter de rompre les liens familiaux, être sûr de ce qu'on fait. [...] il fallait tout examiner [...], il importait d'être prudent. Peut-être que ce cas était grave, en effet, mais à ce moment-là nous n'avions pas les éléments. » (Le médecin scolaire)

« Après en avoir discuté en équipe, nous avons convenu que leur besoin n'était pas un placement d'urgence mais un suivi régulier et un appui à la parentalité. Nous avons fait notre rapport. Quand nous les avons rappelés pour prendre rendez-vous, ils n'étaient pas disponibles en juillet parce que c'était leur mois de vacances mais la deuxième semaine d’Août, oui. [...] Je suis passé fin août comme convenu mais ce jour-là, Diana et son grand frère n'étaient pas présents dans la maison. » (L’assistante sociale)

« Nous avons pris la décision d’écrire à l’Aide Sociale à L'Enfance : "des lésions cutanées ou lésions osseuses pourraient être secondaires à une maltraitance ou négligence". On nous reproche de ne pas avoir transmis l’information au Parquet, mais la responsabilité en incombe d'après nous aux services sociaux. Je précise qu'il n'y avait pas d'urgence vitale ni suspicion d'abus sexuels intrafamiliaux, cas dans lesquels le Parquet doit obligatoirement être saisi. » (Le pédiatre hospitalier)

Le cloisonnement des différents services concernés, la pesanteur, les failles de la machine que nous découvrons peu à peu sous tous ses aspects,  sont proprement stupéfiants.
Quand l'assistante sociale et la directrice d'école porteront plainte à la rentrée de septembre pour non présentation d'enfant, il sera trop tard.

 

Difficile d'aborder un tel sujet en déjouant le piège de la sensiblerie ou du scabreux mais ce jeune auteur s'en sort impeccablement sans donner l'impression de voyeurisme, grâce à la rigueur de sa construction et au parti pris de ne jamais évoquer les sévices dont Diana est victime, la mettant au centre du récit comme sujet mais jamais comme narratrice.
La souffrance que, sa vie durant, la fillette, victime de la misère et de la violence, a caché, allant jusqu'à justifier les marques sur son corps par de multiples maladresses (d'où le titre), servant à ceux qui s’inquiètent pour elle les explications toutes faites fournies par ses bourreaux, par docilité, passivité ou pour les protéger et tenter de se faire aimer d'eux, ne sera pas plus étalée ici et le lecteur n'en saura que ce que les témoins ont pu voir ou deviner.
Des parents non plus nous n'apprendrons pas grand-chose. Aucune analyse psychologique, aucune charge ou circonstance atténuante quant à leur comportement. Là n'est pas le sujet. 
 
Pas simple non plus d'éviter le pamphlet contre le personnel des services sociaux visiblement tous impliqués dans cette affaire. Alexandre Seurat y parvient en se focalisant sur des individus témoins qui jalonnent les différentes étapes du drame. Ce sont les démarches personnelles ou prises en charge professionnelles des uns et des autres, révélant sans stigmatiser plus particulièrement un service qu'un autre, un individu plus que son collègue, qu'il nous restitue. La dénonciation des dysfonctionnements du système de protection de l'enfance dans notre pays implique le collectif  sans remettre en cause individuellement ses acteurs.
C'est à travers la parole de chacun, dans sa douleur, ses doutes, sa bonne volonté ou sa neutralité que l'on assiste au blocage d'une machine administrative incapable de sauver la gamine de sa terrifiante réalité et du destin tragique qui l'attend.  Il faut dire à leur décharge que la "partie adverse", les parents, font preuve ici d'un talent de dissimulation, de manipulation et d'un aplomb qui embrouillent magistralement ceux qui, bien qu'ils soient encadrés rigoureusement dans un aspect parcellaire du cas Diana,  cherchent parfois à y voir plus clair. 
Au final, ce roman choral qui maintient une respectueuse distance avec l'enfer subi par la petite, renvoie chacun à ses responsabilités. 

Un récit en creux de la maltraitance sur enfant et de la cruauté au quotidien, nourri des silences de la victime, de celui des parents, de l'impuissance des témoins, sans pathos ni larmes, mais pudique et empreint d'une rage froide à peine contenue.
Loin de toute surenchère compassionnelle, la narration basée sur les seuls faits connus des témoins, qui assemblés peu à peu donnent les clefs pour comprendre le déroulement des événements, restitue l'existence de Diana de sa naissance chaotique à sa disparition avec une sobriété et une retenue sensible qui lui apportent une intensité tragique singulière. La violence et la haine qui en transpirent et l'absurdité du dénouement n'en sont que plus insoutenables. 

Un linceul de mots tissé à la mémoire de la victime qui se double du constat amer de l'inefficacité des bonnes volontés individuelles face à une situation qui relève de la sphère familiale et de la lourdeur, la lenteur, des procédures sociales et judiciaires face à l'urgence de certains cas.
Un cri lancé pour que cela jamais ne se reproduise et pour alerter le lecteur, secoué par ce qu'il découvre, pour qu'il ouvre les yeux.

Confronté à ce texte pudique et bouleversant, à des années-lumière du sensationnel et du mélodrame orchestré par les médias, le lecteur, bluffé par la maîtrise et la justesse dont témoigne l'auteur de ce premier roman, est saisi, révolté et bouleversé et se souviendra longtemps de Diana.  

Un auteur et un livre à découvrir absolument !

Dominique Baillon-Lalande 
(20/08/15)   



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Rouergue

(Août 2015)
112 pages - 13,80 €













Alexandre Seurat,
né en 1979, enseigne la littérature à l’université d’Angers. La maladroite est son premier roman.