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Medoruma SHUN

L'âme de Kôtarô contemplait la mer



L'auteur regroupe ici six nouvelles qui ont pour cadre Okinawa, île principale de l'archipel de Ryukyu, dotée d'une langue et d'une culture matriarcale apparentées à celles du Japon qui l'annexa à la fin du dix-neuvième siècle mais qui s'en singularise par certains aspects.

Sur ces îles paradisiaques au climat subtropical, à la végétation colorée et la faune abondante, flotte l'écho douloureux des combats qui résonne encore dans le silence des forêts sacrées où vibrent les invocations et les danses des prêtresses kaminchu, paysannes frappées du don de voyance. Une île superstitieuse, à la fois luxuriante et pauvre, qui garde en elle les cicatrices de l'Histoire. Singulièrement, ce territoire méridional nippon ravagé par la guerre en quarante-cinq, est resté sous administration américaine jusqu'en 1972, date de sa restitution au Japon.
Cette occupation d'après-guerre a laissé en legs une certaine modernité, introduisant les combats de boxe clandestins que les GI organisaient dans des arrière-cours minables, développant le tracé routier où ils filaient en jeep à tombeau ouvert, initiant l'apparition de bars et d'un réseau de prostitution fort actifs durant leur présence.

Chaque nouvelle s'appuie sur une narration à hauteur d'enfant, un gamin à l'affût du monde des adultes qu'il découvre, sensible au secret qu'ils taisent, à la violence et l'injustice du monde, aussi.
Et face à l'étrangeté de ce qui est vu ou perçu, les explications fournies par les contes et légendes locaux offrent parfois une réponse rassurante.
Ces habitants qui gravitent autour de lui, en place de personnages secondaires mais qui peuvent aussi lui voler la vedette, sont le plus souvent des personnages humbles, des paysans, des femmes, des êtres plus ou moins vieux, souvent isolés, nourris du culte des ancêtres et des mystères de la religion shintoïste.
Là est toute la cohérence du recueil : un périmètre géographique circonscrit, une période déterminée (après-guerre sous l'occupation américaine) et une vision à travers le prisme des souvenirs d'enfance.

A partir de ce contexte général, les thèmes des nouvelles sont variés.
On y trouve dans "Mabuigumi, l'âme relogée", première nouvelle du recueil, un pêcheur, père de famille sans histoire, qui sombre un soir dans un mystérieux coma avec un bernard-l'ermite géant coincé dans le gosier. Une vieille femme du village, amie de la mère de Kôtarô tuée lors de la guerre, qui a accompagné le gamin dans sa vie d'adulte, tente chaque soir un des rituels qui lui ont fait mille fois côtoyer le royaume des morts pour amener l'âme de Kôtarô à réintégrer le corps abandonné. Elle fait appel à la pitié du pêcheur pour sa femme et ses deux jeunes enfants qui espèrent ardemment son réveil. Mais en vain. L'âme du moribond préfère rester errer sur cette plage qui a vu sa mère assassinée, assister à la ponte des tortues de mer et contempler le large.

Dans un autre village, le fantôme d'une petite fille va chaque fin d'après-midi s'asseoir sous les saules au bord de la rivière. "Tu sais, quand je suis assise comme ça sur une des branches du ficus et que je regarde couler la rivière, plein de souvenirs me reviennent. [...] Autrefois, il y avait plus d'eau et les berges n'étaient pas bétonnées, les plantes foisonnaient sur les rives. [...] Moi, je suis née environ dix ans après la fin de la guerre. Tu sais qu'il y a eu la guerre à Okinawa, autrefois ? [...] Plein de gens du village sont morts, mon grand-père aussi, c'était pendant la guerre, mais on ne sait pas où. D'après ce qu'on m'a raconté, des soldats japonais l'ont emmené et il n'est jamais revenu. Ma grand-mère, parler de la guerre ça lui donnait la migraine, au point où elle ne pouvait plus travailler." C'est cette aïeule, prêtresse par ailleurs, qui s'est vu confier par les parents le fardeau de l'éducation de cette fillette lente et peu dégourdie qui s'avérera aussi médium. A la mort de la vieille femme, la jeune fille travaillera dans un bar pour une patronne bienveillante, y découvrira l'amour jusqu'à ce que la violence des hommes l'expédient auprès de ces esprits qu'elle est seule à voir et à entendre. (Avec les ombres)

Ailleurs, près de la rivière, un jeune garçon se lie d'amitié avec un vieux pêcheur qui a passé une partie de sa vie au Brésil avant de revenir sur la terre de ses ancêtres. "Ce n'est qu'une fois arrivé dans son village natal qu'il a découvert que le quartier où il était né et avait grandi était maintenant de l'autre côté du grillage délimitant la base militaire américaine. Sur le terrain bétonné où s'alignaient les engins militaires de couleur kaki ou camouflées, il lui était impossible de restituer la forêt, les rizières, l'alignement de maisons qui étaient dans sa mémoire. Il a marché le long du grillage à perte de vue quand soudain, apercevant un bouquet d'arbres coupé au milieu par la clôture, il a compris qu'il s'agissait de la forêt où il était allé le dernier jour avec son père. Sans se préoccuper du soldat en faction, il s'est précipité vers les arbres et a rapidement retrouvé l'ouverture de la grotte. [...] Là, il vit des cadavres sans sépulture et des objets abandonnés. Ce n'est que plus tard qu'on lui a expliqué que les traces noires sur les parois rocheuses étaient dues aux lance-flammes. [...] Peut-être ses parents s'étaient-ils cachés dans la grotte ?" Si l'homme qui vit à l'écart de tous, passe au village pour un vieux fou, cette rencontre initiatique et humainement riche marquera l'enfant à vie. (L'awamori du père Brésil).

On trouvera aussi des images de Cassius Clay diffusées à la télévision et celles des soldats américains de la base qui s'affrontent sur un ring improvisé à l'heure des premiers émois de deux adolescents attirés l'un par l'autre (Rouges palmiers) ; des combats de coqs venant incarner une relation père-fils marquée par la tradition et le pouvoir de la mafia locale (Coq de combat) ; un jeune adulte qui, encombré par le souvenirs de la violence de son père et du suicide de sa mère quand il était encore enfant, peine à vivre sa propre histoire. (La mer intérieure)

En décor de chaque récit, omniprésents, la beauté des paysages, des plages, des flots, des rivières riches en poissons, et dans cet écrin, la guerre et l'occupation qui a suivi, messagères de rupture, de pollution et de violence ; enfin, face à cet effondrement d'un monde, les rapports de ceux qui y demeurent sous l'ombre des fantômes qui les accompagnent douloureusement.

Ce n'est ni le contexte historique, ni l'exotisme qui fascine dans ce recueil mais son étrangeté.
L'auteur y entraîne son lecteur à la lisière du réel et du monde des esprits, de la tradition locale et de la modernité américaine, de la nature et de l'humain, de l'émerveillement de l'enfance et de la sagesse nostalgique du grand âge, de l'horreur et de la beauté.
Medoruma Shun joue ainsi la carte de la distanciation et de l'intemporalité pour installer ses souvenirs, entre réalisme et fantastique, dans un espace poétique, sensible et mystérieux, personnel et porteur d'émotions.

Dominique Baillon-Lalande 
(27/03/14)    



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Lectures









Zulma

(Janvier 2014)
288 pages - 21




Nouvelles traduites
du japonais par
Myriam Dartois-Ako,
Véronique Perrin
et Corinne Quentin










Medoruma Shun
est né en 1960.
Ses nouvelles ont été couronnées par les
très prestigieux prix
Akutagawa et Kawabata.