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Pajtim STATOVCI

Mon chat Yugoslavia


L'histoire commence comme un conte : dans la Yougoslavie des années 1980, en pleine campagne kosovare, Eminè, une jolie jeune fille issue d'une famille albanaise très modeste est demandée en mariage par un homme de famille aisée, un employé au ministère de l'éducation, jeune, beau, qui l'a remarquée sur le chemin de l'école. C’est le début d'une nouvelle vie pour celle qui doit alors quitter l'enfance et sa famille pour, dès la cérémonie terminée, se donner toute à son mari et à sa nouvelle famille. Elle s'en trouve aussi impatiente qu'effrayée.
Là s'arrête le conte, pour laisser place au récit d'une vie conjugale plus noire que rose, avec un époux autoritaire et brutal. Consciente de ses devoirs envers son père et son mari, la jeune femme courageuse fait de son mieux pour être une ménagère parfaite, une épouse respectueuse et attentionnée, une mère irréprochable pour les cinq enfants (dont deux garçons) qui naîtront de cette union.
Mais après la mort de Tito le pays se disloque et la guerre se profile. Confrontée en ville  aux violences serbes, la famille d’Eminè en danger est contrainte de fuir. Ils choisissent de se réfugier temporairement, le temps que le calme revienne, en Finlande, ce pays occidental riche et moderne dont les photos les font fantasmer.
L'accueil qui les attend, entre le centre d'hébergement (« un hôpital pour les oubliés ») où ils sont parqués pendant un an puis l'appartement social dans une petite ville loin de tout où ils trouveront enfin à se loger, ne les aidera pas à s'intégrer dans ce pays froid où seuls des emplois d'ouvriers sont proposés aux étrangers supposés les accepter avec gratitude. Face au racisme, passée l'incompréhension de départ (« Ils ont plus que ce dont ils ont besoin. Pourquoi ne voudraient-ils pas de nous ici ? »), c'est la honte, la déception et la rancune qu'ils ressentent : « Nous étions rejetés au même titre que les Tziganes, nous étions de ceux qui venaient de loin pour entrer dans ce pays, où les gens étaient si blancs qu'on les aurait cru faits de neige tassée. Moi, je nous considérais comme blancs, mais à leurs yeux, notre blanc, ce n'était pas la même chose. »
Puis les enfants vont à l'école, grandissent, quittent la maison fuyant un père devenu enragé et se dispersent laissant Eminè face à l'ogre...

Quelque vingt ans plus tard, Bekim, né au Kosovo, étudiant en langue et littérature à Helsinki fait beaucoup d’efforts pour s’intégrer à cette société finlandaise dans laquelle il a grandi.  Mais « les étrangers doivent se faire le cuir, bien épais, s’ils veulent être autre chose que les larbins des Finlandais »  et la discrimination n'est jamais très loin même à l'université. Des phrases comme  « Evidemment, je comprends bien qu'ils ne sont pas tous pareils, toi par exemple, tu es une exception, et des gens comme toi, nous en prendrions encore davantage, mais il faut bien dire que la plupart... », négation partielle de ses efforts constants pour gommer ses différences, finissent par dégoûter le jeune homme de tout en général et de ses études en particulier. Culpabilisé, qui plus est, par son homosexualité, il se replie sur lui-même et comble le vide de sa vie sociale et affective avec un animal domestique singulier, un boa constrictor qu'il laisse en liberté dans son appartement.
Un jour, dans une discothèque gay, il rencontre un homme-chat, autoritaire et capricieux, qui va très vite envahir ses nuits, son cœur et son esprit et le réduire en esclavage.
Mais le couple finit par sombrer dans la routine et une rupture, douloureuse mais libératrice, amènera Bekim à revenir au Kosowo pour tenter de comprendre l'itinéraire et l'attitude des siens et peut-être à travers cela se trouver lui-même.  
 
Le récit s'articule autour des deux personnages dans des chapitres qui s'intercalent sans lien  apparent. Il faudra attendre une bonne centaine de pages avant que le lecteur puisse emboîter les premières pièces du puzzle et éclairer ou compléter le récit de l'un par celui de l'autre.
Le découpage en deux voix est une structure qui trouve ici toute son efficacité.
Les chapitres réalistes, chronologiques et descriptifs, portés par la voix grave d'une femme intelligente, solide et combative, nous font découvrir les traditions et la culture kosovares, nous permettent de pénétrer sa vie d'épouse dédiée au mâle qui l'asservit, évoquent la situation politique de l'après Tito et les guerres ethniques qui s'ensuivent pour se terminer sur la vie en exil. Le récit d'apprentissage et de vie de cette femme culturellement opprimée constitue par sa richesse déjà à lui seul un roman dans le roman.
Les chapitres sur Bekim, moins classiques, tendus entre sa réalité d'enfant d'immigré anxieux puis d'étudiant solitaire aux rencontres sexuelles fugitives vécues dans la culpabilité, avec des scènes symboliques assez loufoques (comme celle de cet homme-chat à l'identité ambiguë qui semble reproduire la relation dominatrice paternelle ou celle de son boa de compagnie installé sous son canapé comme incarnation d'un perpétuel danger en latence) imposent une autre temporalité, une certaine image de fragilité, un ton plus moderne et parfois brutal, qui sont facteurs de rupture et de déstabilisation. 

Chez ces deux protagonistes, la violence dominatrice et destructrice (d'un époux pour l'une, d'un père et d'un amant pour l'autre) à laquelle il leur faut chacun faire face et la condition commune d'immigré en Finlande et de presque étranger avec le temps au Kosovo, constituent le socle commun à leur histoire respective. Une superposition qui au-delà des différences d'époque et de contexte social fait converger l'ensemble du roman vers la question essentielle de « l'identité » et ses diverses facettes : comment devenir soi et le rester face à la négation ou au mépris des autres ? Comment dépasser la honte et la peur pour revendiquer sa place et la défendre ? Peut-être l'auteur,  à travers l'obstination et la combativité dont il a doté ses deux personnages, amorce-t-il déjà un début de réponse.

Quant au chat du titre, c'est, hors l'étrange créature dont le jeune homme tombe amoureux, un renvoi à tous ces chats ordinaires qui apparaissent dans l'un ou l'autre des épisodes du récit masculin ou féminin, dans le froid finlandais ou la chaleur écrasante du Kosovo, aux moments-clés des deux récits. Plus qu'un fil rouge, j'y ai vu pour ma part un jeu et une succession de clins d’œil, peut-être aussi un symbole dont j'ai perçu la présence sans parvenir à le décrypter. 

Mon chat Yugoslavia est un livre audacieux et surprenant, déstabilisant par sa structure, son aspect parfois elliptique et ses contrastes (chaud/froid, tradition/modernité, gravité/ fantaisie,  réalisme/surréalisme), sans aucun doute singulier et fascinant.
Un roman étrange et protéiforme écrit par un auteur de 24 ans qui regorge de promesses (« petit génie de la littérature finlandaise » écrit l'éditeur en quatrième de couverture) qui mérite sans conteste la découverte.

Dominique Baillon-Lalande 
(18/07/16)    



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Denoël

(Janvier 2016)
336 pages - 21,90


Traduit du finnois par
Claire Saint-Germain









Pajtim Statovci,
né au Kosovo en 1990, s’est installé en Finlande avec sa famille en 1992. Il a étudié la littérature comparée à l’université d’Helsinki et l’écriture de scénarios pour le cinéma et la télévision. Mon chat Yugoslavia est son premier roman.