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Stéphanie CHAILLOU


L’homme incertain


Une identité. Ça me frappe, cette fragilité. Cette puissance qui peut se briser d’un coup. […] Vous êtes là, avec les promesses que vous contenez, vos rêves, vos envies. Puis un jour, pour vous, c’est fini.

Dans un long poème déchirant, un homme chante son désespoir, son désarroi, celui d’avoir été spolié de ses terres, de sa ferme, de son métier, de sa passion.

Tout est fini à l’heure présente du chant, la déflagration a eu lieu, il ne reste que le récit de la tragédie où vainement le narrateur se torture pour essayer de comprendre ce qui a bien pu se passer, ce que lui, paysan de naissance, a bien pu commettre pour échouer ainsi. Il voulait simplement être heureux, heureux comme ses enfants qui racontent leurs jeux dans des sortes de comptines qui ponctuent chacune des strophes de cette longue élégie. On allait à la messe, on pensait à rien, on jouait, on criait, on était là, on était les enfants, on avait des dents, des mains, des pieds, on vivait, on ignorait. Strophes, on a presque envie de dire, stations, celles d’un long chemin de croix où la victime finit par entrevoir qu’elle n’a pas été punie pour expier d’hypothétiques fautes mais qu’elle a payé un tribut à la PAC, la politique agricole commune.

C’est terriblement beau et terriblement d’actualité. A travers le prisme du monde des paysans, Stéphanie Chaillou nous raconte l’incertitude de notre monde où il ne suffit pas d’être compétent et courageux pour réussir, où rien n’est acquis, où les hommes sont broyés par un ennemi invisible. Là, il se passait que le cours des produits agricoles baissait et que je ne gagnais plus ma vie. Il se passait que les prêts que j’avais souscrits auprès des banques, je ne pouvais plus les rembourser. Il se passait qu’une décision avait été prise, je ne savais ni où, ni par qui, ni exactement quand. Et que cette décision me tuait. Ce chant s’écoule comme le sang d’une blessure, celle que l’on s’inflige à soi-même aussi en reprenant à son compte ce qu’on lit dans les yeux des autres : qu’on a « raté » sa vie. En croyant être le seul à n’avoir pas su faire face à une adversité qu’il n’a pas pu analyser sur le moment mais considérée comme quasi divine, le narrateur culpabilise de ce qu’on lui fait subir, de victime il devient son propre bourreau.

Parce que j’avais toujours pensé que pour les autres, c’était comme pour moi. Qu’ils étaient seuls, absolument seuls. J’avais toujours cru ça. […] Qu’on ne puisse être, tous, chacun, que cette chose-là. Absolument seul. Moi, seul avec ma honte, mon chagrin, mes regrets. Seul, entouré de ma haine et de mon renoncement. Alors qu’ils étaient des milliers à subir le même sort que lui à la fin des années 70, alors qu’ils sont encore aujourd’hui des milliers, et pas seulement des paysans, à qui l’ont dit, du jour au lendemain, qu’ils ne peuvent plus exercer leur métier, qu’ils ne sont pas rentables, utiles, productifs, lisent-ils encore dans les yeux des autres et les leurs : Pourquoi as-tu échoué ?
Cette longue mélopée funèbre nous parle plus largement de la mise à mort de la puissance d’agir des hommes, de son empêchement, comme la citation de Deleuze en exergue nous incite à y réfléchir.

Elle nous interroge aussi sur comment, sans rien renier de sa singularité – Ce qui a constitué ma vie, ce que j’en sais, ce que j’en ai su, mes espoirs, mon cœur qui battait, l’odeur des primevères quand j’avais huit ans, tous ces moments que personne n’a su, que moi seul je peux connaître, le bruit des flocons quand il neigeait, les yeux des hiboux, l’étoile qui brillait en haut du sapin, les crêpes que me faisait ma mère, la forme des nuages, la pluie qui tombait, les flots, tout ça que j’ai vécu puis oublié, tout ça, n’est qu’à moi, seulement à moi –, on peut mettre en commun sa révolte. On peut chanter sa vie dans ce qu’elle a d’unique et s’inscrire en même temps dans l’Histoire, dans une dimension plus politique, plus collective, pour que le sentiment d’injustice ne soit pas autodestructeur. Heureux de savoir que d’autres que moi avaient eu une vie du même nom. Des vies qui portaient aussi ces noms. Parce que cela me rendait moins seul. Cela donnait un contour à ma solitude. L’empêchait d’être infinie.

Sylvie Lansade 
(29/01/15)    



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Alma éditeur

(Janvier 2015)
170 pages - 16












Stéphanie Chaillou
a publié cinq livres
chez Isabelle Sauvage.
L'homme incertain
est son premier roman.