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Isabelle STIBBE

Les maîtres du printemps



La fermeture du dernier haut-fourneau de Lorraine est au cœur de ce roman et provoque la rencontre de trois hommes qui, a priori, n’étaient pas destinés à se croiser et surtout à s’apprécier mutuellement : un ouvrier métallurgiste, un sculpteur célèbre et un homme politique. Ce qui est passionnant c’est le parcours de chacun, ce qui les a menés à être ce qu’ils sont et à pouvoir éprouver un respect mutuel.

L’ouvrier, Pierre Artigas, est un militant syndicaliste convaincu et convaincant, qui sait trouver les mots et les gestes pour mobiliser ses camarades et les mener au combat. Les journalistes sont d’ailleurs sensibles à l’aura qu’il dégage et les reportages le concernant se succèdent dans tous les médias. Fils d’immigré espagnol, l’école ne lui ouvrait pas une voie royale. « Vous savez, pour quelqu’un comme vous, c’est déjà bien de décrocher un CAP ou un BEP. » À 19 ans, il entre à l’usine sans grand enthousiasme mais au cours d’une visite des divers ateliers, il découvre la fonderie, la coulée du métal en fusion et c’est le coup de foudre pour ce métier, un travail dur et noble à la fois, le bruit, le feu, le danger. Il y découvre aussi la cohésion de l’équipe, la solidarité. « J’ai tout de suite adoré ces gens-là. Tout le monde se serrait les coudes. » Alors quand on menace de fermer le dernier haut-fourneau, il est sur tous les fronts et ne lâche rien. On ne peut pas laisser faire, il faut se battre !

Le sculpteur, Max Oberlé, quatre-vingts ans, est un artiste reconnu et honoré, à qui le ministère de la culture propose de réaliser une œuvre monumentale dans la nef du Grand Palais. Habituellement, il travaille plutôt dans le minuscule, le gigantisme l’attire peu. Et puis il n’est pas sûr d’en être capable avec cette maladie qui le fatigue, ce cancer dont il ne sait pas s’il est en phase de guérison ou de rémission. Bref, il hésite jusqu’à ce qu’il voie à la télévision un reportage sur les sidérurgistes lorrains avec, notamment, une intervention de Pierre Artigas. « Au milieu du fracas du monde, de ses désordres, il y aurait donc une place pour le courage. L’engagement de ces types m’a ébranlé. » Il décide de créer une sculpture en soutien aux ouvriers, une Antigone en acier qui sera fondue à Aublange – la ville fictive créée par l’auteur – et constituera un hommage au savoir-faire des fondeurs.

L’homme politique, Daniel Longueville, est un député socialiste à qui le secrétaire général du parti confie la préparation d’un dossier sur Aublange. Une mission délicate qui pourrait lui valoir un poste de ministre en cas de victoire de la gauche aux prochaines élections. Une satisfaction pour cet homme issu de la classe ouvrière, devenu avocat, élu député au premier tour dans une circonscription réputée ingagnable. Pourquoi la politique ? « Il y a l’ambition personnelle bien sûr, mais elle pourrait s’incarner ailleurs. Si elle choisit cette forme de combat c’est tout de même qu’est sous-tendue la volonté de changer les choses et la croyance que la politique est un des seuls moyens pour y parvenir. »

Les trois hommes vont se rencontrer à Aublange pour annoncer publiquement la décision du sculpteur et pour envisager l’avenir de la fonderie achetée par un industriel indien qui en prépare la fermeture.

La force de ce roman réside dans l’impact de cet événement,  la menace de fermeture du haut-fourneau, sur l’existence de ces trois hommes. Chacun, à ce moment de sa vie, va se trouver confronté à des choix. Pierre Artigas prend la tête de la lutte et devient une sorte de héros national. Max Oberlé découvre une classe ouvrière que son milieu d’origine lui a toujours permis d’ignorer, il perçoit une solidarité et une fraternité qu’il n’a jamais connues. À l’approche de la naissance de sa petite-fille, il fait un bilan de son parcours et de ce qu’il veut lui léguer. Daniel Longueville, lui, contrairement à Pierre Artigas, a su tirer profit de l’école pour échapper à son origine populaire, il a observé et assimilé les codes qui lui permettent de se comporter correctement dans la société bourgeoise et il porte un regard sévère sur les habitudes et comportements du monde dont il est issu. Tour en ayant honte d’avoir honte. La fraternisation avec les ouvriers lui est impossible, même à l’arrivée à Paris de la "marche pour l’acier" des sidérurgistes lorrains. « Au pied de la Tour Eiffel, il eût été facile de leur tendre les bras, de proclamer : je suis des vôtres. Les paroles ne passent pas. Impossible de franchir le pas. En finirai-je jamais ? »

Un roman passionnant avec des personnages attachants, aux prises avec leurs réflexions et leurs contradictions, un bel hommage aux sidérurgistes de Florange avec des pages superbes sur le haut-fourneau, la beauté et la force des coulées du métal en fusion. Un livre fort et nécessaire, courageux et engagé, intelligemment construit (l’alternance des personnages ; les trois parties, Chocs, Combats, Espoirs, se terminant chacune par un chapitre évoquant la Lorraine ;  le questionnaire de Proust auquel s’efforce de répondre le député au fil du roman…) qui amène les lecteurs à se poser aussi bien des questions et apporte une intéressante réponse à la question de Sartre : qu’est-ce que la littérature ?

Serge Cabrol 
(10/09/15)   



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Serge Safran

(Août 2015)
192 pages - 17,90













Isabelle Stibbe,
née à Paris en 1974,  après avoir été responsable des publications à la Comédie Française et au Grand Palais, est devenue secrétaire générale de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet. Son premier roman, Bérénice 34-44, a obtenu plusieurs prix littéraires.


Serge Safran, 2013
Livre de Poche, 2014