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Sylvie GERMAIN


À la table des hommes



Étrange roman où le narrateur est tantôt un animal témoin de l’horreur de la guerre, tantôt un garçon « simplet » au sens des contes, c’est-à-dire innocent quant à la méchanceté humaine mais capable d’intuition et de sagesse.

Troublant roman où le lecteur perd ses repères entre rationalité et fantastique.  Sylvie Germain explore en profondeur l’animalité  qu’elle visite au-delà de ce qu’un urbain peut imaginer. Cette plongée dans l’animalité peut faire penser au Pays sous l’écorce de Jacques Lacarrière par l’intuition et par la rigueur scientifique mais l’animal est ici confronté au super prédateur qu’est l’homme.

« Les humains fouinent partout, et certains portent un fusil à l’épaule, prêts à tirer sur toute bête comestible, et aussi, par mégarde, par excitation ou par jubilation, sur tout ce qui bouge, comme si la vie des autres vivants leur était un défi, un obstacle à battre, la promesse d’une bouffée d’ivresse sanguine. »

Babel, l’enfant sauvage sans passé sera d’abord recueilli par une vieille femme Ghirzal dans un village détruit par la guerre. Il apprendra un début de langage qui lui vaudra son nom de Babel. Pour fuir la méchanceté des rescapés, Babel part avec Yelnat, dont le passé de guérilléro dérange les villageois. Ils vont trouver refuge chez deux frères, anciens camarades de Yelnat : Clovis et Rufus. Babel va apprendre à lire et il découvre l’étendue des mots, leur richesse. « Il ressasse les mots, les tourne et les retourne, les suce longuement, ainsi que des noyaux de fruits jusqu'à l'amande. »

Surprenant par ses ruptures de ton et de point de vue, car Sylvie Germain ne se prive pas de nous livrer, par l’intermédiaire de Clovis, le jugement qu’elle porte au monde d’aujourd’hui qui rejette les réfugiés, qui enfante des monstres avides de mort, qui sème la mort à grande échelle.

« Il avoue ressentir de plus en plus de lassitude devant le ressassage de la bêtise, de la fatuité et de la malfaisance de ses congénères. […] ces politiciens cyniques qui discourent la bouche en cul de papa-maman-poule, se déclarant soucieux de leurs concitoyens dont ils n’ont en vérité rien à foutre et qu’ils grugent et bafouent à l’envi… »

En revisitant le mythe de l’enfant sauvage, le roman suggère que la meilleure école est celle de la vie  animale qui garantit la liberté de jugement. Cet enfant sauvage nous rappelle « Franz-Georg », héros de Magnus de Sylvie Germain, qui n’avait gardé aucun souvenir de son enfance, dont la mémoire était aussi vide qu'au jour de sa naissance. Mais si Franz-Georg est en quête d’identité, Abel « vit le dos tourné à un gouffre d’ignorance, sans manifester de curiosité, de souffrance, de révolte. Sa force, peut-être, résulte de cette indifférence à son passé inconnu, englouti dans la guerre, à cette part abolie de sa mémoire… »

D’une écriture magistrale, on ne quitte pas ce roman sitôt commencé.

Qu’est-ce qui a motivé Sylvie Germain à écrire ce livre ? Est-ce cette violence perpétuelle et récurrente des hommes entre eux et envers tout ce qui vit, leur cruauté, leur sauvagerie, leur grande bêtise, leur goût mortifère ? Ce monde-là demeure incompréhensible à l’auteure qui emprunte l’innocence de ses personnages pour l’observer avec une distance décapante.

Nadine Dutier 
(12/02/16)    



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Albin Michel

(Janvier 2016)
272 pages - 19,80








Sylvie Germain,
née en 1954, a déjà publié plus de trente livres et obtenu de nombreux prix littéraires dont le Femina en 1989 pour Jours de colère et le Goncourt des lycéens en 2005 pour Magnus. En 2013, elle a été élue à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique au fauteuil de Dominique Rolin.