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Michèle TEYSSEYRE


Loin de Venise
Vivaldi, Rosalba, Casanova


Un musicien, une peintre, un aventurier, trois personnages bien différents mais tous les trois amoureux de leur Vénétie natale. Les voici, chacun leur tour, au soir de leur vie, au temps des souvenirs, des bilans, des regrets, de la solitude aussi, après avoir connu tant de gloire à travers l’Europe, souvent loin de Venise.

Antonio Vivaldi (1678-1741) vit ses derniers jours à Vienne, seul et sans argent, dans la pension de Frau Wahler. Chaque jour, il attend des nouvelles d’Anna Girò, son interprète préférée, sa muse depuis une quinzaine d’années. Leur relation a d’ailleurs beaucoup fait jaser. Il faut dire que Vivaldi est prêtre, "le prêtre roux", comme on le surnomme.  Il n’a pas eu le choix, c’était décidé dès l’enfance. Il était malingre, vite essoufflé. « Un jour, mon père a déclaré : – Antonio, tu iras chez les Pères. Une bonne instruction, des leçons de latin... Pour ce qui est de la musique, nous avons ce qu’il faut à la maison. » Son père était à la fois perruquier et musicien. Il a lui a tout de même enseigné le violon puis a obtenu une dérogation que Don Antonio, une fois ordonné prêtre, soit dispensé de dire la messe (« Une faiblesse des poumons, des quintes de toux imprévisibles... ») et devienne professeur de musique à l’Ospedale della Pietà. Antonio apprenait vite. Musicien, il est devenu compositeur et imprésario. Il profitait de toutes les rencontres et, dans sa chambre viennoise, il revoit la première entrevue avec Goldoni qui a adapté pour Anna le livret de Griselda dans lequel elle a triomphé. Anna, toujours Anna...

Rosalba Carriera (1675-1757), la seule des trois à mourir à Venise, est aussi celle des trois qui n’est pas née au sein même de la ville mais dans un petit port voisin, Chioggia. Son père était employé aux Finances, sa mère brodeuse. Les trois filles apprennent très tôt « à manier l’aiguille, le pinceau et l’archet ». Un miniaturiste de renom leur enseigne aussi la peinture sur ivoire. Rosalba a vite excellé dans le portrait et sa gloire s’est répandue au-delà des frontières.  Dans sa chambre de Venise, âgée et presque aveugle, elle revoit son triomphe à Paris où elle a introduit l’art du pastel. « Il n’était marquis ou comtesse qui ne voulut son portrait de ma main. Jusqu’au Régent, et même le petit roi. » À Venise, elle avait ses "colombes". « Celles que j’avais pour élèves, et celles qui posaient pour moi. [...] Flattées d’être l’objet de mon désir, elles s’abandonnaient, me laissant cueillir sur leur bouche le fruit vert de leur printemps. Ah, que ces étreintes étaient délicieuses ! Aujourd’hui, la jouissance n’est plus qu’un pâle fantôme dont mon vieux corps a perdu jusqu’au souvenir. Quant aux hommes,  leur amitié m’a toujours suffi. » Maintenant, le noir l’a emporté sur la couleur et elle a peu d’espoir en l’opération que tente le médecin pour améliorer sa vue...

Giacomo Casanova (1725-1798) va mourir en Bohème, à Dux, dans le château du Comte Waldstein dont il est devenu le bibliothécaire. Le comte est presque toujours absent, Casanova vit seul, entouré de serviteurs qui le détestent et se moquent de lui. « Le château est une tombe, que dis-je, un gigantesque mausolée ; un palais prisonnier des glaces, au milieu d’un village peuplé de rustres et d’ignorants. » Après l’échec de son roman, Icosameron, il s’est lancé dans l’écriture de ses Mémoires. Il prend plaisir à revivre tous les épisodes de sa vie d’aventurier, grand amoureux, adulé par moments, disgracié à d’autres, faisant fortune et se ruinant, vivant parfois d’expédients et d’escroqueries, emprisonné dans les « plombs » de Venise (ces cellules où l’on accède par le Pont des Soupirs et que les toits en plomb transforment en fours l’été et en frigos l’hiver) et l’un des rares à s’en être évadés. Malgré l’âge et la maladie, il a toujours le regard vif et ne manque pas de remarquer la jolie Dorothée, la fille du portier...

Ces trois textes rendent grâce à Venise qui a vu naître tant de talents et ravivent l’envie de s’y promener, sur les traces de ces trois personnages hors du commun. Ils permettent aussi de partager à la fois leurs derniers moments et tous leurs souvenirs. Ils créent aussi le désir d’en apprendre davantage sur ces existences si riches et talentueuses. Quoi de plus merveilleux que donner du plaisir et créer du désir ? Une belle réussite.

Serge Cabrol 
(17/08/16)    



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Lectures









Serge Safran

(Mai 2016)
208 pages - 16,90











Michèle Teysseyre,
née à Toulouse,
auteur de plusieurs ouvrages consacrés à Venise,  est également peintre et cinéaste.
Loin de Venise
est son quatrième roman.

Bio-bibliographie
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