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Goran TRIBUSON

Le cimetière englouti


Le paysage délavé par la pluie dans lequel, fatigué déjà, je conduisais, me surprenait par sa véritable absence de couleurs. Le ciel et la route n’étaient que deux nuances de gris, l’herbe couchée était carrément incolore, à croire vraiment que les précipitations tenaces avaient réduit à néant et gommé la luminosité multiple du paysage.

On est en novembre d’une année qui n’est pas précisée. Tout est gris dans le paysage où Ivan Hum, le narrateur, tout juste sorti de prison, progresse vers la ville où il est né et dont il n’a aucun souvenir, excepté l’image de son père, emmené en camion, en 51. Peu de temps après, à l’âge de cinq ans, quand sa mère meurt, il est placé en foyer. Il n’est jamais revenu sur les lieux de sa petite enfance. Il veut se rendre sur la tombe de sa mère.

Un virage glissant m’obligea à ralentir et, […] du coin de l’œil j’aperçus quelque chose de franchement incroyable. Sur ma droite, dans une prairie détrempée et vide, s’était mis à rougeoyer les grands pétales d’un coquelicot.

Tous les ingrédients du roman noir sont rassemblés, la pluie, le soir qui tombe, le narrateur égaré, le cimetière… Ivan Hum est une sorte de Philip Marlowe, apparemment désabusé mais  dont les plaies ne demandent qu’à se rouvrir…

La ville, la rivière, dont les violentes crues, récurrentes, emportent des pans entiers du cimetière, n’ont pas de nom. Le lecteur est obligé de rassembler des indices comme le narrateur qui va interroger cet endroit pour faire ressurgir son passé.

Cette ville, est-ce Bjelovar, la ville de naissance de Goran Tribuson né en 48, comme le narrateur ? Une année dite depuis toujours cruciale et pénible. Ce père, un des nombreux hommes muselés par Tito qui vient en 48 de prendre ses distances vis-à-vis du grand frère soviétique mais en garde les méthodes ?

Car tout paraît métaphorique dans ce roman gris d’où émergent de l’atmosphère sans couleur, du paysage toujours submergé de pluie, de brouillard, d’humidité, d’eau, des souvenirs cuisants, rouges coquelicots éclatés, et des étincelles de folie portées par des personnages inquiétants, détraqués ou criminels. Un curé qui prêche le faux pour savoir le vrai, un ancien docteur, sorcier herboriste, qui vit dans l’ ancien  hôpital psychiatrique en ruines où il a exercé et où il a été enfermé en tant que patient, un savant encore plus fou qui essaie de ressusciter les morts et Marilina, la bibliothécaire qui ne lit pas mais écoute des opéras, chez qui le narrateur est hébergé, et qui passe son temps à séduire ses locataires pour qu’ils l’aident à chercher les dollars enfouis par son père ayant fait fortune aux Amériques !

Un étrange roman sur des pratiques occultes ? Un « polar » politique ? En tout cas, un roman à lectures multiples. La vision du coquelicot : le rêve enfui de l’autogestion communiste ? L’asile psychiatrique : la répression titiste, les électrochocs que le narrateur a subis, enfant ? Les morts du cimetière qui tombent à la rivière : l’Histoire en lambeaux, l’Histoire oubliée de la Croatie ? Marilina qui se donne à tout le monde pour de l’argent : la Yougoslavie qui reçoit les aides de l’Europe et l’Amérique parce qu’elle tient tête au grand frère socialiste ? Le lecteur reconstitue que le récit se passe juste après la mort de Tito, en 1980, libération à la fois du narrateur et du pays ? Un pays dans le brouillard, habité par des personnages louches ? Le travail de sape aurait donc commencé bien avant la guerre civile et le démantèlement de la Yougoslavie qui va suivre ?

Ce n’était pas le cours d’eau qui avait sapé la rive et emporté le cimetière mais le cimetière qui, de son propre chef, avait décidé de quitter cette ville petite, insolente, résolu de partir vers l’aval chercher un ailleurs plus à même d’offrir le repos et la paix à ses habitants à jamais assoupis. Ce cimetière tranquille, oublié, innocent, semblait avoir cédé à un mouvement de panique, s’être enfui, mis hors de portée d’impudents armés de drôles d’appareils qui, à coups de théories creuses et d’intentions irréfléchies, entendaient déplacer les frontières des mondes, les frontières sans lesquelles ni la vie ni la mort n’ont plus aucun sens patent.

Sylvie Lansade 
(01/12/16)    



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Serge Safran

(Octobre 2016)
240 pages - 18,90



Traduit du croate par
Alain CAPPON










Goran Tribuson,
né en 1948 en Croatie, a publié depuis 1972 des recueils de nouvelles, proses autobiographiques, critiques, romans policiers ou fantastiques. Le cimetière englouti a été adapté au cinéma par Mladen Juran en 2002.