Retour à l'accueil du site






Lyonel TROUILLOT

Kannjawou


En Haïti, à Port-au-Prince, dans le misérable quartier de la rue de l’Enterrement qui jouxte un grand cimetière où même les morts doivent lutter pour se trouver une place, cinq amis d'enfance encore au seuil de l'âge adulte luttent pour survivre.
Outre le narrateur, il y a dans la bande son frère Popol le silencieux, Wodné le révolté radical et Joëlle sa compagne militante, Sophonie, grande sœur de cette dernière et amie de Popol qui travaille pour nourrir son père et sa sœur encore étudiante. Tous cherchent un sens à leur vie et un avenir pour leur pays où la pauvreté, les décennies d'occupation militaire ou humanitaire, les catastrophes naturelles, les inégalités et la violence des rapports sociaux, semblent miner tout espoir d'un projet collectif.
« Aujourd'hui je végète sur mon bord de trottoir en jouant au philosophe. Mais demain, qui serai-je ? Et comment, comme tout le monde, habiterai-je en même temps la vérité et le mensonge, la force et la lâcheté ? Quel soi-même on finit par être, au bout de quel parcours ? »

Autour d'eux gravitent aussi Julio « le garçon le plus solitaire de la rue qui cache aux autres et à lui-même qu'il n'aime pas les filles, parce que même dans notre rue surpeuplée de vivants et de morts, il y a de la place pour les secrets », Hans et Vladimir, des voyous habiles au lancer de pierres respectés pour avoir brisé les vitres d'un camion militaire, les rares petits commerçants du quartier etla bande Halefort qui détrousse les morts du cimetière et volent les cercueils, faute de mieux.   
Mais surtout il y a mam Jeanne, doyenne et philosophe, farouche gardienne des règles d’humanité élémentaires, qui distille ses idées sous forme de sentences.  « C'est en suivant les lignes de faille, quand on préfère aux choses l'apparence des choses, qu'on se trompe d'itinéraire et devient le clown de soi-même. J'ignore où man Jeanne s'en va chercher des phrases comme ça. S'il faut croire ce qu'elle raconte, elle n'a connu dans son enfance que la peau grise du syllabaire et un livre de calcul mental s'arrêtant à la règle de trois. Peut-être les adages contiennent-ils quelque vérité, l'âge amène parfois la raison ».
Et si aujourd'hui tous savent lire et peuvent fantasmer sur le changement ou la révolution c'est au « petit professeur » qu'ils le doivent. Un intellectuel plus âgé originaire d'un quartier un peu plus haut placé, dans cette ville où la géographie reflète les inégalités, qui offre volontiers livres, débats, hospitalité et tendresse à tout ce petit monde.

Le soir venu, parfois, ils se retrouvent tous au “Kannjawou”, bar local pittoresque devenu à la mode et aujourd'hui fréquenté par les expatriés plus ou moins arrogants ou plus ou moins paumés, les experts et les consultants en transit – secondés par la bourgeoisie et les technocrates locaux – qui décident du sort d'un pays sans vraiment le connaître, avant de s'envoler ailleurs pour une nouvelle mission. C'est au Kannjawou, nom qui dans la culture populaire haïtienne désigne la réjouissance et le partage, que Sophonie travaille comme serveuse. Mais comment faire la fête quand la souffrance fait vieillir trop tôt et accule à la résignation jusqu’à détruire la solidarité des communautés premières ?
« Comment être soi-même quand on est occupé ? […] L'amitié a besoin d'un fond de dignité, quelque chose comme une cause commune. Nous avons perdu ce bien commun, toujours virtuel, qui s'appelle l'avenir. Nous sommes dans un présent dont nous ne sommes pas les maîtres. Chaque uniforme, chaque démarche administrative que nous devons entreprendre, chaque bulletin de nouvelles, tout nous rappelle à notre condition de subalternes. »

Le narrateur confronté à l'injustice, l'occupation et le drame au quotidien, envahi par les questions qui s'imposent à lui, a trouvé sa voie pour tenir : dévorer les livres que le petit professeur lui apporte et écrire, « bricoler une histoire ». « Dans le groupe, je suis le petit dernier, et le scribe. Man Jeanne m'encourage. Écris la rage, le temps qui passe, les petites choses, le pays, la vie des morts et des vivants qui habitent la rue de l'Enterrement. Écris, petit. J'écris. Je note. Mais ce n'est pas avec des mots qu'on chassera les soldats et fera venir l'eau courante. »
Alors dans son carnet de notes, il invente un monde où « personne n'ordonne, personne n'exécute », où les frontières sont ouvertes et les cimetières sont des jardins, où les Popol, Hans et Vladimir « dessinent des villes habitables, avec suffisamment de place pour les amoureux ». En notant scrupuleusement ce qu'il voit et devine, sans taire les violences ou les petites joies, il se fait chantre de son quartier et de son peuple. Mais, à travers les mots,  habité par les ombres du petit cimetière et celles des personnages de fiction qu'il affectionne, il ne se contente pas de dénoncer la précarité et les violences réelles ou symboliques exercées mais s'autorise à esquisser un idéal et à y croire, à parler d'espoir et à rêver.

Face à la précarité, l'injustice, les inégalités et la soif du pouvoir, c’est la question de la résistance possible de l'amour et de l'amitié qu'ici l'écrivain haïtien pose superbement. C'est aussi la lâcheté, la fatalité ou la colère des Haïtiens face à la misère et l'occupation étrangère, qu'il peint. Et il le fait de façon aussi combative qu'ardente et sensible. 

En poète, de sa langue pareille à nulle autre, c'est aussi la beauté de sa terre, la fête rêvée toujours ajournée, le pouvoir des mots qui permet de questionner et de décrire le monde à défaut de parvenir à le transformer, qu'il met en scène.

« L’écriture, par le roman ou la poésie, est l’acte de parler, de discuter et de répondre ouvertement aux malentendus de l’histoire et de la société haïtienne » et « Qu’est-ce qu’un monde qui ne partage plus que le défaitisme et laisse la révolte à la folie des extrémistes ? » disait en 2013 l'auteur sur le site « Altermondes ». Deux réflexions qui fondent « Kannjawou » qui, par et au-delà même de la littérature, se transforme en arme dans le combat pour la démocratie et une transformation profonde des structures sociales dans son pays que mène l'auteur de livre en livre.

Un roman bouleversant, vibrant d'humanité et magnifique, à lire de toute urgence.

Dominique Baillon-Lalande 
(16/01/16)    



Retour
Sommaire
Lectures









Actes Sud

(Janvier 2016)
208 pages - 18 €









Portrait © Marc Melki
Lyonel Trouillot,
né en 1956, romancier et poète, auteur d'une quinzaine de livres, est un intellectuel haïtien engagé.









Lire sur notre site
des articles concernant :


Yanvalou pour Charlie



La belle amour humaine