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Olivier TRUC

Le détroit du Loup



Nous l’attendions, ce nouveau roman d’Olivier Truc, nous qui avions particulièrement aimé Le dernier Lapon. Nous voulions retrouver le pays des rennes, la toundra, les lumières si particulières de ce Grand Nord où la nuit et le jour se disputent jusqu’à se confondre ou s’anéantir, à tour de rôle, et de saison.
Quant à ceux qui n’ont pas lu Le dernier Lapon, ils découvriront un écrivain dont la plume documentée et précise du journaliste, se conjugue si bien avec celle sensible et habile du romancier….

Et au cœur d’une histoire compliquée, et tout aussi passionnante, nous retrouvons également et avec plaisir le tandem de la police des Rennes, Klemmet Nango et Nina Nansen.
Dès le préambule, un indice ? « Une de plus, mauvaise nuit, pourquoi j’écris encore, comme si les autres nuits étaient bonnes. Etouffement. Coussin sur la gueule. Saloperie. Cauchemar. Noyé, encore. » Indice que nous replacerons seulement à la fin dans la compréhension de ce drame. Mais le ton est donné.

Le premier chapitre vient nous installer dans l’atmosphère et l’action :
Jeudi 22 avril
Lever du soleil : 3 h 31. Coucher du soleil : 21 h 15.
17 h 44 d’ensoleillement.
Détroit du Loup, Laponie norvégienne. 10 h
Un accident mortel survient lors de la transhumance du troupeau d’Éric, jeune Sami jeune marié, connu et apprécié. « Au lieu de rejoindre la rive opposée, les rennes de tête s’étaient mis à tourner en rond, au milieu du détroit. Une ronde mortelle. […] L’eau lui fouettait le visage. Il voyait déjà de jeunes rennes désespérés et fragiles qui suffoquaient et commençaient à disparaître vers le centre du tourbillon, aspirés vers le fond. »

Accident de transhumance ? Les policiers Kemmet Nango et Nina Nansen, doivent se poser la question. Et essayer de découvrir ce qui a pu être à l’origine de la panique des animaux et de leur comportement. La tension est perceptible entre les éleveurs et la population de la ville en expansion qui n’apprécie pas le passage des troupeaux provoquant souvent désagréments et autres dégâts.

Le printemps est là. « Cette nature écrasée pendant des mois par des mètres de neige, qui peine, qui souffre, qui reste grisâtre pendant des mois encore et qui tout à coup va exploser, verdir, s’épaissir, grouiller de vie et d’énergie. Notre miracle éternel. »

Nous sommes à Hammerfest à l’extrême nord de la Laponie où beaucoup d’enjeux financiers se croisent et se heurtent, vont chauffer certains esprits et en bousculer d’autres. Les bords de la mer de Barents sont riches en gisements divers et les représentants des compagnies pétrolières et gazières sont à l’affut des terrains constructibles. Des éleveurs de rennes résistent, d’autres pourraient se laisser convaincre.

Mais la mort du maire d’Hammerfest interpelle à nouveau les policiers. « Que dire d’un berger qui se noie de façon peut-être suspecte, d’un maire qui chute de façon plus que suspecte, d’un rocher sacré qui gêne, d’une ville grouillante, d’un monde qui pousse l’autre. Klemmet se sentait mélancolique. » Nous pouvons noter ces pensées comme une première évaluation.
Ce n’est qu’un début. Viendront d’autres morts, des individus inconnus, venus travailler, seront recherchés, leur présence pourrait avoir eu une incidence sur les évènements… Les indices, ou suggestions, restent hypothétiques, mais savamment déposés ici et là, pour nous amener à réfléchir, ou bien… à nous éloigner un peu. La responsabilité de l’auteur ?…

Les caractères des personnages sont élaborés, justifiés  jusque dans les détails. Par exemple celui un peu louche de Tikkanem, agent immobilier qui préserve jalousement son pouvoir ou ce qu’il prend pour tel sur certains protagonistes, industriels ou autres. Lorsqu’il est interrogé par Klemmet il explique : « L’avenir, inspecteur, l’avenir. Je ne fais qu’anticiper l’avenir. L’élevage des rennes traditionnel est condamné à l’horizon de quelques décennies. Doit-on rester sans rien faire ? Je propose des solutions aux éleveurs. Bien sûr, ce ne sera plus tout à fait la même chose, avec tout le côté folklorique de la transhumance, mais dans les fermes ils pourront en vivre. »

Mais surtout nous découvrons ce monde très particulier des plongeurs avec ses acteurs hors du commun. Comme Nils Sormi, jeune plongeur d’origine Sami ambitieux, et son binôme Tom Paulsen. « Depuis sa jeunesse il entretenait une relation ambiguë avec la grande bleue. […] Vue d’en haut ainsi, elle n’était qu’une palette pastel à peine scintillante, rassurante, coulée dans le décor grandiose des sommets encore enneigés qui en atténuait l’infini. Vue d’en haut, cette mer-là paraissait à portée d’homme. Nils Sormi était bien placé pour savoir combien l’impression était trompeuse. »

Si nous faisons connaissance avec ces jeunes plongeurs, les nouvelles techniques et l’évolution des risques, le passé va également prendre une place signifiante dans l’histoire rapportée. « Bientôt toute la mer de Barents grouillerait d’activités comme cela avait été le cas en mer du Nord depuis les années 1970. Les navires d’étude sismique se bousculaient déjà. Leur tour était venu. L’impatience était telle que lorsque, en juillet 2011 Russes et Norvégiens avaient enfin signé le traité délimitant leur frontière maritime en mer de Barents, après trois décennies de négociations, le Harriet Explorer, un navire norvégien d’étude sismique, avait mis le cap pour la zone frontalière que l’on pense riche en hydrocarbures dans les minutes qui avaient suivi l’entrée en vigueur de l’accord. Oui leur tour était vraiment venu. »

Ce qui va troubler et interpeller Nina la jeune policière. Elle veut retrouver la trace de son père. Parti depuis des années. Devenu plongeur à cette époque où des risques importants étaient pris, la décompression n’étant pas toujours au point. « Todd avait eu des accidents de plongée. Et plus rien n’avait été pareil ensuite. »

Ainsi s’insinue cette histoire personnelle qui vient rejoindre les évènements explorés par les policiers. De quel lien s’agit-il ? Nous sentons que quelque chose est en train de travailler sous la surface. De petits indices semblent affleurer par moments, pour la percer ? Le talent de l’auteur est là, fascinant. Surprenant. Car tout au long de ce roman nous nous demanderons si certains des personnages ont un lien avec les crimes ou les accidents. Ou bien si certains évènements sont indépendants des uns des autres. Olivier Truc en nous suggérant des implications, nous fait changer de direction, et nous accroche de plus en plus à cette aventure. Le suspense est ainsi distillé lentement, sans coups de théâtre, c’est à nous de trier…

Roman policier ? Bien sûr. Roman d’aventure ? Sans doute. Mais aussi documentaire, sur l’évolution d’un pays. Sur certains aspects de la culture Sami. Et de l’histoire de ce peuple confronté à un modernisme qui avance inexorablement. Susceptible de l’enrichir comme de le pervertir.
Roman réaliste, profond, parfois émouvant, toujours dense. La construction est si habile…
La curiosité nous conduit, nous attache… Du grand art.

Anne-Marie Boisson 
(06/11/14)    



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Noir & polar








Métailié Noir

(Septembre 2014)
416 pages - 19



Points

(Septembre 2015)
528 pages - 8,30









Olivier Truc,
journaliste depuis 1986, vit à Stockholm depuis 1994 où il est le correspondant du Monde et du Point, après avoir travaillé à Libération. Spécialiste des pays nordiques et baltes, il est aussi documentariste pour la télévision. Il est l'auteur de la biographie d'un rescapé français du goulag, L'Imposteur (Calmann-Lévy).














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