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Françoise TRUFFAUT

Vaut mieux partir


Gio, Irène, Monika la prostituée, Joe le breton les tenanciers du bar, Marlène, et les autres se sont finalement installés près du port du Havre. « Rescapés, on ne sait de quelle enfance, de quelle mauvaise affaire, de quel vent de travers », ils ont roulé leur bosse de façon plus ou moins réussie, ont écorné leurs rêves mais sont prêts à vivre ensemble d'autres aventures. En bord de mer, en bord de vie, toujours en marge, sans plan de carrière ou d'avenir, prêts à tout pour se sentir vivants et vibrer un peu, ils se tiennent chaud. « Nous n'avons rien à donner sinon notre amour impossible de la vie. [...] Pas pour nous les certitudes des gens bien nous avons toujours l'imagination en éveil la volonté en sommeil. »
C'est parmi cette faune cosmopolite et atypique que Marion, sa jeune sœur, retrouvera Giorgio dit Gio, nomade polyglotte et asocial de presque soixante ans, quand Irène, pressentant de graves problèmes de santé chez son ami, l'appellera à la rescousse. L'érosion due à l'alcool s'accentue et l'assistance de « chef2plumes » (comme Gio nomme ce curé qui fait son possible pour lui trouver de l'aide et un logement) n'est plus suffisante.  
Longtemps (trois ans) que Marion n'avait eu de nouvelles du baroudeur, qu'elle ne voulait plus entendre parler de ses frasques alcoolisées et ses débordements qui lui faisaient terminer la nuit au commissariat ou faire des séjours en cure de désintoxication. Après leur enfance partagée d'orphelins au Havre, chacun avait choisi sa route: lui avait fui dans les grands espaces, le voyage et l'ivresse, elle dans une vie plus rangée. « Vivre n'importe comment mais vivre » était la devise préférée de « l'éternel vagabond [qui] a toujours aimé goûter en solitaire les voix assourdies par les vapeurs d'alcool. »

Marion file donc voir son frère tous les week-ends. Elle a été immédiatement adoptée par cette étrange et chaleureuse communauté et Gio semble déjà aller un peu mieux.
Mais la trêve est de courte durée : Irène, l'amie la plus proche de Gio, est victime d'un accident, le bar qui leur sert de repaire à tous est mis en vente et Gio doit subir une laryngectomie... 
Dans son nouveau logement avec vue sur la mer, c'est désormais avec des mots jetés sur le papier ou des sous-bocks de bière que Gio communique avec Marion. 

 

Ce roman d’atmosphère est porté par une écriture singulière, indomptée, à l'image de ce petit monde portuaire que l'auteur nous fait découvrir. Pas plus de ponctuation dans ces phrases courtes qui s’enchaînent au rythme de la houle (celle de la mer proche et celle de l'alcool qui fait chavirer les corps en fin de nuit) que de bornes dans ces vies folles, cabossées mais libres.
Et si cette langue en équilibre entre l'oralité recréée et la translation de la pensée, collée au plus près de l'instabilité et l'angoisse de Gio, peut initialement surprendre, le lecteur s'y adapte très rapidement, de cette manière « participative » coutumière aux amateurs de nouvelles littéraires.  

Le récit capé au fil des émotions suit les revirements de pensée, les hésitations ou les désordres des personnages avec la poésie de l'urgence qui habite ces sans-avenir. C'est alors sans peine que Françoise Truffaut nous embarque aux côtés de Gio, Marion, Irène et leur tribu dans ce vieux rafiot qui tangue, nous y offrant la place privilégiée de spectateur face à ces vies hors normes où la tendresse et la générosité l'emportent le plus souvent sur le désespoir, dans cette ville du Havre qui prend ici la place d'un personnage à part entière.

Un premier roman original, sensible et efficace à découvrir.

Dominique Baillon-Lalande 
(28/07/16)    



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Rue du Départ

(Mai 2016)
132 pages - 15