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Karine TUIL


L’insouciance


Avec Douce France, Karine Tuil avait entraîné ses lecteurs au cœur de la vie des immigrés sans papiers et des reconduites à la frontière. On en sortait abasourdis, rompus, la France étant tout sauf douce. On sort de L’insouciance dans le même état ou peut-être pire. Car le titre est une fois encore une contre annonce. À moins qu’il ne nous désigne tous, nous les aveugles qui préfèrons ne pas savoir comment les puissants dirigent les guerres, la politique, les affaires. Karine Tuil se charge de nous le raconter et, en cela, c’est indubitable, elle nous tire de notre insouciance.

D’une certaine manière, L’insouciance repose pourtant sur ce que les médias en tout genre brassent quotidiennent : la guerre et ses méfaits, les magnats de la finance traînés dans la boue, les politiciens cupides, les banlieux dites malades. Et c’est là précisément la force du roman. On y reconnaît notre monde, on s’y reconnaît presque nous-mêmes, nous les citoyens lambdas, mais on s’y reconnaît de l’intérieur. Car là où l’information nous fait connaître intellectuellement les tractations du monde, Karine Tuil nous fait les éprouver.

Art et puissance de la littérature, celle d’une auteure qui ose.

Le roman se tisse entre quatre vies au caractère quasi allégorique. Il y a celle du soldat qui, pour fuir la cité, est parti en Afghanistan et en revient plus mort que vivant. Celle du milliardaire appartenant à l’élite intellectuelle et qui, pour une photographie malheureuse, va fauter et le payer cher. Celle de la jeune fille sans famille qui, grâce aux études, s’en est sortie, a publié un roman, mais son corps ne trouve pas de vrai domicile. Et celle du « Noir » de banlieue qui, de réussites en humiliations, gravit les échelons de la politique, s’entraînant les foudres de ceux qui ne parviennent pas à le suivre.

Tous sont des pantins mais qui les manipule ? Par ce roman, on comprend que personne, absolument personne ne sait plus qui tire les ficelles. 

Le monde s’est décousu et, désormais, quelque chose nous dépasse. Se replier, tel semble être l’actuel mot d’ordre et, dans un tel contexte, le prisme identitaire a beau jeu de se développer. Si l’on en croit L’insouciance, il a surtout de beaux jours devant lui. La haine, son partenaire attitré, n’en parlons pas... 

Aimer, l’unique solution ? Karine Tuil nous donne envie d’y croire. Mais comment oublier le reste ? Le cocon de l’amour paraît bien fragile, bien illusoire. L’écriture alors ? Oui. Écrire pour dire l’innommable, là est certainement la meilleure piste pour notre salut – si ce salut existe.

Karine Tuil amorce ce mouvement. Souhaitons que tous les lecteurs la suivent.

Isabelle Rossignol 
(10/10/16)    



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Lectures







Gallimard

(Août 2016)
528 pages - 22 €





Karine Tuil,
née à Paris en 1972, prépare une thèse de doctorat en droit. L’insouciance est son dixième roman.

Bio-bibliographie
sur le site de l'auteur :
www.karinetuil.com