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Eléona UHL


Schlott



Elle s'appelle Bernadette Schlott. Elle dit d'elle-même que c'est une femme grise et invisible. De sa modeste maison à la vitre cassée, elle observe Mlle Bernadette, la voisine aux toilettes recherchées, aussi belle et lumineuse que le remarquable vitrail qui orne sa villa.
Celle que personne ne remarque finit même par suivre la femme, tente parfois de la copier jusqu'à sembler s'y identifier totalement à l'occasion. Le prénom pourrait ne pas être le seul lien.
 « J'avais pourtant été la seule à constater que nous nous ressemblions étrangement » confie-t-elle.

Progressivement le délire l'emporte sur la raison et le récit entremêle les désirs et l'identité de la Belle observée qui additionne les conquêtes d'un jour et ceux de la Bête grise qui entretient une relation assez ambiguë avec son inspecteur de mari qu'elle nomme « le chauve » ou « le grassouillet ». 
« Un crime dans cette ville ne suffirait pas. D'autres allaient macérer, bourgeonner, puis s'exposer. S'établir là où le terrain serait propice et des plus fertiles. J'avais la ferme conviction que nous allions nous amuser, car cette macabre invitation n'était destinée qu’à  moi. Moi, la grise, la Schlott. Le chauve revêtit ses bottes crottées et son uniforme usé. [...] Il était en train de composer, s'ingéniant à faire l'intéressant. Ce soir-là, il aurait mieux fait d'observer la couleur de mes ongles. »

      L'auteur nous livre ici un récit confession issu d'un long interrogatoire, qui pourrait aussi bien se dérouler dans un établissement pénitentiaire que psychiatrique. Le phrasé et la narration sont décousus, traversés de fulgurances et naïveté ou empreints de manipulation et de perversité selon les épisodes, entretenant savamment la confusion, le trouble, les doutes et interrogations du lecteur face à cet être dérangé, insaisissable, obscur et inquiétant.

Sans ménagement mais de manière plus littéraire que clinique, Eléona Uhl nous confronte à  la souffrance d'une femme en mal d'exister basculant dans la schizophrénie, à son oscillation permanente entre réel et fantasme, soumission et violence, frustration et jouissance. Et, par et avec elle, on se laisse égarer dans ce dédale mental où on ne sait plus qui est qui, on s'enlise dans les sables mouvants de sa vie, incapable de distinguer le vrai du faux.

Une plongée poétique, dérangeante et énigmatique dans les affres de la folie qui distille à égalité le malaise et la fascination à la manière de certains thrillers mais sans chercher à tout prix les événements sanglants attachés au genre initial.

C'est réussi et, bien que déstabilisé (ou pour cela même), le lecteur se laisse happer par cette descente aux enfers avec complaisance et curiosité. 

Dominique Baillon-Lalande 
(28/01/16)    



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Héloïse d'Ormesson

(Janvier 2016)
160 pages - 14











Eléona Uhl,
née en Autriche en 1961, vit en Suisse. Schlott est son quatrième livre.