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Emmanuelle URIEN

Le bruit de la gifle


Dix nouvelles sans liens apparents, si ce n'est ces personnages ordinaires au quotidien semblable au nôtre qui, soudain, dérapent avec la mise à nu de failles, jusque-là masquées, qui deviennent apparentes, des secrets qui éclatent au grand jour, des vies bien réglées qui volent en éclats. L'équilibre entre normalité et déraison est bien fragile.

La couleur est donnée dès la première nouvelle, la plus longue.
Une atmosphère de fin de saison sur la plage déserte du Touquet, avec un quarantenaire solitaire qui semble se livrer de loin à un étrange rituel. Les vieilles commères le connaissent bien : enfant il venait là chaque été avec ceux qui l'avaient adopté à la mort de ses parents. Lui avait alors sept ans. L'enfant passionné de lecture s'était trouvé brutalement précipité dans un autre monde : celui de la discipline et de l'hygiène comme préceptes, avec une vie réglée par la pratique sportive à haute dose, avec la peur et le rejet des temps morts (donc la lecture) comme loi. L'orphelin, replié sur lui-même, a dû s'y faire. Péniblement car il était d'une constitution malingre et d'un naturel rêveur. Cet enfer dura six longues années jusqu'à la tragique noyade du couple.
L'enfant fut alors placé en foyer, fit des études et trouva un travail de comptable dans le Sud du pays. Une vie tranquille. Mais, chaque année, l'homme retourne à cette même période dans la station balnéaire du Nord où la population, sensible à sa discrétion, sa courtoisie et sa fidélité, l'a adopté. Nul n'oserait l'interroger sur l'étrange pèlerinage qu'il effectue, regardant longuement les flots et mangeant un goûter semblable à celui qu'on lui préparait autrefois, sur la plage chaque année. Pourtant.... (Pain, beurre, chocolat)

La deuxième nouvelle qui a donné son nom au recueil, a pour cadre une librairie sur fond de confrontation entre le vieux libraire et une gamine à la propreté douteuse et sauvage qui y a élu domicile chaque mercredi en silence, se cachant pour regarder les livres.
Six pages, comme un moment en suspension, sur la lecture, le rêve et le désir.

Les pieds dans le plat est une fausse nouvelle policière qui met en scène deux policiers et une jeune femme dont on vient de retrouver l'ivrogne de mari décédé à la suite de l'absorption d'une mixture peu ordinaire. L'interrogatoire se transformera en coup de foudre pour l'inspecteur Miotte et se terminera autour d'un gigot apparemment succulent...

Le poids familial réuni quatre nouvelles : Mécanique de l'attente, histoire d'une femme qui fuit sa famille pour la maison familiale abandonnée afin de se retrouver ; Têtes mortes où une femme du Samu social retrouve parmi les SDF qu'elle assiste un père violent disparu de son paysage vingt ans auparavant ; Tableau de chasse où un homme recueille son père après son troisième ou quatrième veuvage avant de faire son deuil de toute affection familiale et s'en débarrasser ; The sock issue où une femme immergée dans une famille recomposée et écrivain entretient une bien étrange relation avec le linge... Une assez belle illustration de "famille je vous hais".

La lassitude du couple, qui traverse aussi Mécanique de l'attente, se retrouve dans Porter le chapeau où un petit artisan profite d'une belle journée pour quitter le domicile pour un temps indéterminé, ou encore dans Insulaire, superbe nouvelle sur la lecture, où la maladie isole l'aimée aussi sûrement que les mots dont elle s'abreuve. Quant au Bateau sur l'eau, c'est l'espoir même de former un jour un couple qui y prend l'eau et amène l'amant à une solution extrême.

Beaucoup de solitude, de ressentiment, de désarroi et d'abandon dans tout cela mais de bonheur nenni, pas la moindre lueur. D'espoir non plus. Seul un recours à la lecture comme ultime échappatoire à la vie, cependant, parfois.
Le drame ici n'est pas toujours présent mais une petite dizaine de morts sur dix nouvelles, cela donne quand même une moyenne très honorable pour des vies ordinaires et a priori tranquilles...
Du "noir, sans sucre" à la Emmanuelle Urien, en somme.

L'auteur est maîtresse dans l'art de l'observation et la justesse psychologique, mais aime mettre juste ce qu'il faut de sel sur les plaies de ses personnages pour croquer leur douleur avec un étrange mélange de compassion et de curiosité.
S'il y a ici juste ce qu'il faut d'humour pour permettre au lecteur, malgré le caractère franchement introspectif de toutes les nouvelles, de trouver la distance voulue, loin du pathos, on y perçoit également une part de cruauté, de brutalité, mais aussi paradoxalement de tendresse, dans la peinture de ces personnages qui nous ressemblent et ne sont que le reflet des difficultés qu'ils ont à vivre, qu'il y a à survivre.

Les chutes, drôles ou tragiques mais souvent inattendues, créent comme en écho au malaise des personnages, une déstabilisation du lecteur. Haut les cœurs, tous à l'unisson.
La sécheresse et la violence instantanée de la gifle, donnée par la vie, plus que par l'autre ou tous autres, s'ajuste parfaitement à la brièveté du genre.

L'intensité de la nouvelle est l'écrin parfait pour l'écriture d'Emmanuelle Urien. Elle y excelle et nous y prend dans les mailles de ses filets avec une efficacité remarquable.
Superbe !

Dominique Baillon-Lalande 
(19/02/14)    



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Lectures








Quadrature

(Janvier 2014)
104 pages - 15











Emmanuelle Urien
née en 1970 à Angers,
nouvelliste et romancière,
a déjà publié
une dizaine de livres.





Pour visiter le site
de l'auteur :
www.emmanuelle-urien.org











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