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Anne WIAZEMSKY


Un an après



Cette année-là. Celle du printemps 1968.

Roman… Sous la plume fine d’Anne Wiazemsky, l’évocation du bouleversement d’une société, d’une libération, qu’elle soit personnelle, politique ou artistique, peut s’apparenter, ici, à une sorte de « journal ». Notre jeune héroïne et son partenaire et mari, Jean-Luc Godard, vont nous entraîner dans cette ambiance festive, sérieuse, dramatique, et surtout riche des espérances de la génération qui croyait aux lendemains d’un Grand Soir.

Forme narrative, approche bienveillante, et vraie curiosité pour tous les protagonistes. Et si ce roman peut paraître teinté de recul, nous ne nous demanderons pas si ce recul est contemporain ou simplement souvenir fidèle. Puisque ce qui va compter pour nous, lecteurs, nous attirer, et nous émouvoir au cours de cette lecture, sera notre rencontre avec la pensée originale, le regard vif d’une jeune femme. Ce regard personnel, souvent plus aigu que celui de ses proches davantage expérimentés… Alors nous ne nous fixerons pas sur le terme « roman » puisque nous le savons « le roman dit le réel ».

Certains lecteurs, contemporains de cette époque, vont retrouver des souvenirs forts, et sans doute partager des sentiments ainsi ravivés. Revivre, « en coulisses » ou peut-être plus près, les luttes de ces personnes célèbres, passionnantes, sincères, même si privilégiées… Anne Wiazemsky nous donne ces moments, simplement, sans surcharge émotionnelle, à nous, les inconnus qui la lisent.

 Pour un vrai bonheur de mémoire.

Quant aux autres, « les moins de vingt ans qui… etc.» ils vont découvrir quelques facettes de ce fameux mois de mai et ces  « évènements », vécus par des cinéastes tels que Cournot, Rivette, Pasolini, ou des acteurs comme Jean-Pierre Léaud, Bruno Cremer...

Mais évidemment l’auteure se raconte, et nous décrit ces mois avec Jean-Luc Godard, nous dit son amour pour cet homme étonnant, jaloux et génial. Nous parle de ses humeurs virevoltantes. De son évolution vers un nouveau cinéma, de sa quête intellectuelle dans une recherche du collectif, de sa remise en question en tant qu’artiste, reniant presque ce qu’il a fait jusque-là : « Il y a Garrel maintenant, je n’ai plus à faire de films » dit-il. Ce fut au tour de Philippe Garrel d’être ému. « Nous avons besoin de vous, besoin de vos films, ce sont eux qui éclairent notre route » dit-il d’une voix étranglée… Jean-Luc fit non, non, non de la tête, lui serra la main et m’entraina dehors.

L’enthousiasme vient se mêler à sa lucidité, ce qui pourrait paraître contradictoire, et pourtant : Je compris alors à quel point la parole d’un jeune, d’un étudiant, avait pris en trois semaines de l’importance et cela m’irrita. Car d’autres jeunes gens présents faisaient de même avec désinvolture et souvent pour ne rien dire. […] Il y avait dans cette assemblée des personnes que j’admirais comme Alain Resnais ou Jacques Rivette, je ne comprenais pas leur apparente disponibilité comme je ne comprenais pas le silence de Jean-Luc. Depuis son retour de Cannes, quelque chose de triste se dégageait de lui. Où était passé son enthousiasme de la première quinzaine du mois de mai ? Pourtant il y avait dans l’air une gaîté, une joie de vivre à laquelle il était difficile de résister, une énergie vitale propre à ce lumineux printemps qui me stimulait même si je m’énervais régulièrement contre toute sorte d’excès. 

Sa relation avec leurs amis, les plus jeunes comme les plus âgés aux analyses parfois abruptes, avec ceux qu’elle admire, respecte, tout en faisant un tri intime, va alimenter ces lignes avec une certaine cette tendresse, une générosité. Elle se sait privilégiée – petite-fille de François Mauriac – mais sa curiosité sincère et bienveillante envers son entourage est d’une acuité que l’on ne peut qu’admirer.

Ainsi, à travers anecdotes parisiennes, voyages aux États-Unis, Canada ou Londres, elle va nous montrer ce que Godard traverse, ses doutes, ses éclairs, pour repenser la création artistique, la révolution dans le cinéma... A sa demande nous étions allés rencontrer Dany Cohn-Bendit chez lui, à Francfort. Ils avaient projeté de réaliser ensemble un « western politique » mais ils parlaient tellement que presque rien ne sortit de ce premier entretien […] Je me taisais, à la fois impressionnée par Dany et quelques secondes après au bord du fou rire devant la cocasserie de certains de leurs dialogues et l’énorme contraste entre la gaité de l’un et le sérieux de l’autre.

Mais aussi ce trait léger, sensible : Seule dans ce grand lit de cette immense chambre, il me manquait beaucoup. […] Soudain un chat sauta du rebord d’une des fenêtres, […] Il était mince, tiède, blanc avec des taches de roux, il sentait un mélange subtil d’herbes du maquis et de mimosa. Je m’endormis en le caressant, presque consolée de l’absence de Jean-Luc à mes côtés.

Et cette  modestie lorsqu’elle parle de ses rôles à elle et de sa fierté d’avoir des propositions de ces grands cinéastes qu’elle admire. Pasolini, Bertolucci…

Au fil de cette année et jusqu’au début 1969, elle va continuer à nous exposer, toujours avec pudeur, l’évolution de son couple, les élans amoureux comme les épisodes chaotiques.

Avec cette écriture de nuances, en finesse, même lorsqu’elle se trouve à l’orée d’une amertume ou d’une colère bien réelle.

Alors j’ai envie de remercier Anne Wiazemsky pour ce livre agréable où l’écriture s’infiltre, fluide et douce, pour révéler un esprit fort en train d’éclore. Elle nous touche et nous touche encore, une fois la lecture terminée, comme le silence après une certaine musique.   

Et bien sûr, et toujours et encore plus en ces temps troublés, nous avons envie de reprendre ce slogan de mai : « Ce n’est qu’un début, le combat continue ! »

Anne-Marie Boisson 
(12/01/15)    



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Gallimard

(Janvier 2015)
208 pages - 17,90










Anne Wiazemsky,
écrivaine, comédienne et réalisatrice française, a publié une douzaine de romans et obtenu plusieurs prix littéraires dont le Goncourt des lycéens, le Renaudot des lycéens et le Grand prix du roman de l'Académie française.




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