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Isabelle ALONSO


Je peux me passer de l’aube


« Sait-on sur quelle trame de désespoir et de peur se tissa la vie des Espagnols dans les années 40 ? Que sait-on des crimes, des tortures sur les hommes, les femmes et les enfants ? Que sait-on des instituteurs poussés contre un mur et fusillés comme ça, pour le simple fait d’être instituteurs, donc forcément, Rojos ? Que sait-on du vol des enfants républicains au bénéfice de familles franquistes ? Que sait-on des travaux forcés dans les orphelinats ? Des milliers de morts de faim, d’épuisement, de misère ? […] Les jeunes ne sauront rien de ces barbaridades […] On leur dit que la guerre est un gros malheur et qu’il y eut des victimes des deux côtés. Imagine-t-on de tels propos au sujet de la seconde guerre mondiale ? […] renvoie-t-on dos à dos nazis et alliés ? […] Mais concernant l’Espagne, c’est pourtant ce qu’on continue à faire pour les franquistes et les républicains. »

Vivre dans l’Espagne franquiste triomphante c’est ce que nous raconte Angel, le très jeune héros de ce récit, qui après s’être battu au côté des républicains à 15 ans, rentre chez lui après être passé par un camp pour los que vuelven, ceux qui rentrent. Entre temps, son père est mort, sa famille essaie de survivre, sa petite sœur et son petit frère sont obligés d’aller à l’école chez les curés et de faire leur communion. Il faut saluer les militaires du salut nazi et les rues sont pleines de soldats, il faut apprendre à se taire, à ne pas chanter de chansons qui évoqueraient seulement la république, il faut se méfier de tout et de tout le monde et se nourrir !

« Comment pourrait-on s’habituer à vivre à côté de soi, dans un décalage constant entre ce qu’on voudrait et ce qui est ? Se taire, regarder ailleurs, faire comme si on ne voyait pas, comme si on n’entendait pas, comme si on ne ressentait rien. Laisser la priorité aux militaires dans les transports. Croiser des processions à tous les coins de rues, toujours un saint patron à célébrer. Se signer quand on passe devant une église et il y en a partout. Tendre le bras vers les soldats en parade et ils paradent tout le temps. Eviter les sorties de messes bondées de braves dames harnachées de peignes, mantilles et cordons de pénitence comme des chevaux de cirque. Croiser des petits livreurs de huit ans ployant sous une charge qui leur enlève toute chance de grandir. Ne rien pouvoir donner aux mendiants qui autrefois furent peut-être instituteurs ou fonctionnaires. Faire des heures de queue pour une nourriture frelatée et chère. Trier des lentilles pour aboutir à un tas de saletés, petits cailloux, brindilles, plus volumineux que celui des graines elles-mêmes. Mâcher sans fin le caoutchouc dur, âcre et rationné qu’ils osent vendre sous le nom de pain. Endurer les journaux menteurs, les discours ampoulés, les nouvelles falsifiées. Ne pas penser aux prisonniers par milliers qui crèvent dans les geôles. Ou à ceux qui s’épuisent dans les camps de travail à reconstruire le pays massacré, bombardé par ceux-là mêmes qu’ils ont combattus jusqu’au bout de leurs forces. La vie de chaque jour, de chaque instant, marquée du sceau de l’infamie, de l’ennui et de la bêtise des vainqueurs inamovibles et arrogants. Et voir leurs semblables allemands, japonais, italiens avancer leurs pions dans le monde entier, dans une partie d’échecs mondiale où notre pauvre République joue les reines perdues. »

Malgré l’écrasement, la misère, la peur, l’espoir est toujours là, tout au fond  et Angel ne renonce pas à ses rêves de bonheur et de vie démocratique. Il va rejoindre des camarades clandestins, des communistes, les seuls  qui ont encore un semblant d’organisation.  « Un camarade. Un mot plein. Un mot gonflé d’une sève vitale. Merci camarade. » Non, la guerre n’est pas finie ! Avec la victoire des alliés sur le nazisme, les républicains reprennent courage. Heureusement Angel et les autres ne peuvent pas savoir que le règne de Franco va durer 40 ans ! Rétrospectivement, on en a froid dans le dos.

Le livre d’Isabelle Alonso nous rappelle simplement mais passionnément un pan d’histoire trop souvent occulté. Pour que jamais ne reviennent les fascistes de tout poil. ¡No pasarán!

Sylvie Lansade 
(12/10/17)    



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Lectures








Héloïse d’Ormesson

(Septembre 2017)
304 pages - 20







Isabelle Alonso,
écrivaine et chroniqueuse (radio, télévision) a déjà publié une quinzaine de livres (romans et essais).


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