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Giulio ANGIONI


À la face du monde


« Le monde appartient aux femmes […] Elles ont le courage de celui qui croit au bonheur. »

Mannai Murenu, alors qu'il était en 1258 très jeune commis d'un marchand de vin, se souvient, soixante-dix ans après, comment lui et une poignée de personnes ont survécu au saccage de sa ville Santa Gia en Sardaigne, après trois mois de siège où les Pisans ont même catapulté des lépreux pour contaminer les habitants.
Et ensuite… « Sac et destruction pendant trois jour et trois nuits. À commencer par les remparts. Puis pendant des mois et des années. Et du sel sur tout. Le sel de Notre Étang. Sur les ruines des maisons minutieusement détruites, une par une, les Pisants ont minutieusement enterré ceux qui y avaient vécu. »

Murenu et une noble dame nous racontent comment Paulinu, esclave employé au scriptorium d'un couvent, trois déserteurs alamans, un forgeron grec, quelques nobles dames, une prostituée et des esclaves musulmans ont fondé autour de la figure d'un vieux sage juif, une communauté basée sur le respect, l'entraide, l'égalité, la mutualisation des histoires, des savoirs, des parcours de chacun, sur l'île évidemment devenue déserte, l'ancienne léproserie, face à la ville dévastée.

« Pendant les repas nous continuons à nous raconter. Surtout les nouveaux arrivés. Nous sommes une trentaine, jeunes et vieux, femmes et enfants. Ils arrivent toujours plus mal en point et épuisés, les enfants n'ont plus envie de jouer. […] Les nouveaux arrivés cherchent les mots, pour dire leur effroyable histoire. […] D'autres montrent en silence blessures et mutilations. D'autres ne peuvent rien montrer et rien dire, à part quelques grimaces. Certains pas même ça. Quand ils recommencent à se raconter, le lendemain ou des jours après, ils essaient de tirer un fil, de remettre ensemble les morceaux, de dresser un inventaire pour continuer. Et nous, vétérans sur Notre Île, nous connaissons bien tout cela, cette quête de stabilité, de nouveaux rapports, d'un peu de miséricorde et de compassion, d'un peu d'affection. »

Huit siècles plus tard, où est cette île ?

Le souvenir qu'en ont ceux qui s'y sont réfugiés et le récit qu’ils en font deviennent pour nous, lecteurs, l'avenir d'une humanité radieuse.

« Et nous voici là, différents et tous égaux. Nous vivons en paix tous ensemble. Si quelqu'un commet une bêtise, nous nous moquons de lui, nous lui disons deux mots et ça suffit. Après […] sont arrivés, libres et nos égaux, trois esclaves musulmans fugitifs, notre tailleur Abduel, notre barbier Hossein, notre saunier Raduan. Nous nous reprochons beaucoup de choses mais nous nous comprenons. À part la prétention que la boutargue maghrébine soit meilleure que celle de Notre Étang. En peu de temps nous sommes devenus savants en différences, en provenances, en reconnaissances d'autres façons d'être au monde. »

Cette fable, basée sur des faits historiques, est une magnifique utopie proposée « à la face du monde » et pas seulement on l'a bien compris à la face du monde du XIIIe siècle, même si des inquisiteurs de tout poil persistent encore aujourd'hui à éloigner cette Île de nous, encore et encore...

« Vous meniez une vie hors la loi et dans le péché, nous répétaient-ils avec une voix et un regard inquisiteurs ou souriants d'une tolérance trompeuse […] Vous viviez dans le désordre et la confusion, chrétiens avec juifs et musulmans, sains avec lépreux, hommes libres avec des esclaves chrétiens et mahométans, en couple entre esclaves et nobles dames, dans une folle illusion d'égalité obligatoire. Que l'on ne verra jamais, même au paradis dans l'éternelle hiérarchie finale. »

Sylvie Lansade 
(08/06/17)    



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Lectures








La fosse aux ours

(Février 2017)
192 pages - 19


Traduit de l’italien par
Marc Porcu









Giulio Angioni
(1939-2017), né en Sardaigne, est l'auteur de nombreux romans et d'une douzaine de volumes d'essais en anthropologie.


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