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Arno BERTINA


Des châteaux qui brûlent


Mais que sont donc ces châteaux dont nous parle Arno Bertina dans son nouveau roman ? Des châteaux en Espagne peut-être ? Ceux dont on veut faire croire aux salariés qu’ils ne seront jamais les leurs car ce serait utopie que de les voir s’approprier leur emploi ainsi que leur lieu et leur outil de travail ? Oui. Ceux-là mêmes.

C’est qu’ils sont naïfs, les possédants ! Ils imaginent encore que le monde ouvrier ignore leurs techniques capitalistes. Mais les syndicalistes au moins ne les ignorent pas. Liquidation judiciaire, licenciements en masse, revente au plus offrant, délocalisation, ils connaissent la chanson et ils en transmettent les paroles aux salariés, comme dans cet abattoir breton où se déroule l’action du roman.

Leur abattoir va fermer, soit ! Puisqu’un secrétaire d’État est envoyé pour discuter avec eux, eh bien ils séquestrent cet homme. Sur place, nuit et jour, au sein de l’usine, matelas contre matelas, corps contre corps, n’est-ce pas ainsi qu’ils pourront réellement discuter ? C’est-à-dire parler vrai. Sans blouse, sans costume. À égalité.

Apprendre à parler vrai, c’est tout un art. Il faut se libérer de ses carcans, de ses idées reçues, de ses peurs et des clichés où chacun s’enferme pour enfermer l’autre. Il faut décider d’aller vers ses rêves. Faire le choix d’une liberté que la langue, peu à peu, va permettre de mettre en forme. Devenu chair, le verbe peut devenir actes, décisions, prises de risque, audace.

L’homme d’état en sera transformé, les ouvriers en seront transformés. Car Arno Bertina est subtil en plus d’être percutant. Contrairement au monde extérieur, il ne divise pas les êtres mais il les fait s’écouter et se rapprocher. Pour que le lecteur accède à cette écoute et ce rapprochement, le roman est conçu comme une polyphonie. On pourrait même dire une symphonie tant chaque chapitre, en donnant la parole à tel ou tel personnage, finit par donner lieu à une musique accordée.

Des châteaux qui brûlent est donc un roman de voix. On y entend celle des commandeurs, celle des ouvriers, celle des CRS, celle de l’homme d’état. Chaque voix est un point de vue qui complète ou annule l’autre. Car, comme dans la parole vraie, ces voix, parfois, vacillent. Elles cherchent. Elles élaborent. Elles se construisent.

Le monde n’en sort pas meilleur. Mais des vérités ont été dites et la littérature peut s’enorgueillir d’avoir des auteurs comme Arno Bertina, qui sait faire œuvre romanesque tout en faisant œuvre sociale. Espérons que le roman s’arrachera en masse. Il est fait pour ça. Pour elle. Pour la masse de ceux qui ne veulent plus accepter la fatalité des puissants.

Isabelle Rossignol 
(21/09/17)    



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Verticales

(Août 2017)
424 pages - 21,50







Arno Bertina,
né en 1975, a déjà publié une quinzaine de livres seul ou en collaboration.


Bio-bibliographie
sur le site de
la Maison des écrivains
et de la littérature