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Florent BOTTERO

Tu riras moins quand tu connaîtras les hommes


Et nous, on va sourire, réfléchir… se demander ce que cet auteur veut nous faire connaître, penser, appréhender, réaliser… oui… et  tout au long de cette lecture… Au risque de comprendre, ou de se méprendre, sur ses intentions, ou du moins sur un certain nombre d’entre elles.

L’histoire débute dans le Tarn. « C’était ici, en septembre de cette année 1856, à l’ombre des arbres qui ployaient douloureusement au-dessus des eaux, qu’on avait trouvé la fille, étendue sur une de ces berges sauvages façonnées par les crues de l’hiver. » Cette jeune noyée, on le découvre vite, se nomme Ophélie, « sa robe blanche flottant doucement au gré du courant ». Elle vivait seule avec son père, Joseph Roubaud, infirme, (pied-bot), né en Vendée, mais qui reste introuvable depuis la mort de sa fille. « Ainsi, la population ne tarda pas à se ranger du côté des autorités : Joseph Roubaud était le seul suspect de l’affaire. Et si peu crédible qu’il fût, l’incompréhension du départ le disputa désormais à la curiosité. »
Et pour que nous comprenions bien ce qui va se passer, l’auteur nous précise dans ce premier chapitre : « À mesure que l’imagination prenait le pas sur la réalité, une légende se dessinait autour de Joseph Roubaud. Il y avait une nouvelle bête à chasser pour exorciser toutes les peurs des hommes»

Ainsi nous voilà en plein road movie. Joseph Roubaud dans sa fuite rencontre un homme, sorte de colosse apparemment impassible, mais qui ignore son propre nom et qui il est : « Mais je sais que je viens des forges. Je le sais ». Alors entre ces deux protagonistes, va naître une sorte de fraternité, une solidarité face aux évènements qu’ils vont affronter ou provoquer, car effectivement, ils vont être poursuivis  sans répit. Les enjeux de cette chasse à l’homme vont se complexifier et se développer et au point de s’étendre à plusieurs régions. Et l’auteur de nous dépeindre cette société rurale de la fin de dix-neuvième siècle, avec une conscience politique qui s’élève, des passions qui s’enflamment au détour d’une phrase ou d’un geste. Bientôt Roubaud va se prendre au jeu et, constatant que certaines de ses paroles sont entendues, vite devenir une sorte de héros, ou de maître à penser pour les uns, tout en restant l’homme à abattre pour les autres. Car entre temps il s’était armé et avait abattu trois ouvriers agricoles, certain qu’ils avaient violé sa fille. Ses partisans comme ses détracteurs, luttant entre eux.
 « La guerre se déployait jusque dans les rues, avec ses ruses, ses stratégies et ses plans démesurés, avec ses soldats courageux et lâches, incorruptibles ou vils, avec ses morts et ses martyrs. » Ou plus loin : « des chevaux s’étaient enfuis de leurs écuries à demi calcinées et certains ressemblaient à des torches vivantes. […] Le bois enflammé criait, la sève des pins transformait les flammes en boules de feu qui jaillissaient dans le ciel. »

Les autres personnages importants dans l’histoire apparaissent dans un ordre étudié. Le maire de Lavernes et sa famille : sa femme, leur deux fils aux caractères et destins dissemblables, la petite sœur Zoé, enfant originale, apparemment fragile, aux rêves prémonitoires. Et puis ces femmes, amies, fiancées, à la personnalité bien trempée… Ce qui va permettre à l’auteur d’installer ce maelström dramatique, foisonnant, qui flirte tout aussi bien avec le conte philosophique qu’avec le thriller, et parfois nous amènerait presque à évoquer un de ces films où Louis de Funès se bat contre les catastrophes successives qui se précipitent sur sa route !
Mais si le fil de cette histoire peut se tordre, il ne casse pas, et nous offre des touches poétiques, entre autres élans philosophiques.

Parce qu’il y a la Vendée où peut-être tout a commencé, le petit village de Lavernes, village de « trois cents âmes » dans les monts de Lacaune, ensuite les routes de la fuite avec la Forge, puis Montauban, ou Albi, le chemin de fer…

La vie provinciale et ses drames au dix-neuvième siècle ? Une analyse documentée quant aux  phénomènes de foule et aux idéologies galopantes ; un point de vue sur l’humanité, sur le mal et le bien, la cruauté, la religion ? Il y a sans doute tout cela ! Dans le désordre, mais avec la construction imparable d’une histoire qui nous promène, en suivant un fil, sinueux mais solide, et où se glissent des passages poétiques – « C’était cette lumière douce qui serpente entre les branches des arbres et timidement caresse le sol, ces parfums qui ne s’offrent d’ordinaire qu’aux animaux. » – et parfois un humour rustique.

 Roman d’aventures, triller, conte, ou les trois à la fois, nous choisissons de ne rien dévoiler pour ne pas faire de tri dans les rebondissements ou les drames entremêlés, pour faire ce choix de l’écriture, passages poétiques et humour rustique compris, qui dans ses descriptions comme dans les moments de réflexion nous invite à découvrir de beaux « morceaux choisis ».

Et Roubaud, galvanisé, nous confie vers la fin de son périple : « Je suis l’esclave des mots, répondit-il avec joie, je ne peux pas leur échapper. Quand j’en écris un, il en vient des milliers. Quand j’ai une pensée, je vois le mot, c’est comme des wagons, ça s’assemble et ça s’étire, et ça se prolonge, et ça devient comme des guirlandes qu’on accroche sur les branches à Noël, ça scintille de tous les côtés, ça brille comme les anges, ça donne le sentiment de la magie. Je suis l’esclave des mots, je les aime et je les déteste tout à la fois. »
Une sorte de conclusion qui s’impose que cette confidence de Roubaud ? Pardon, je veux dire, de Florent Bottero !

Anne-Marie Boisson 
(21/11/17)    



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Denoël

(Septembre 2017)
368 pages - 19,90