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Geneviève BRISAC

Vie de ma voisine


Vie de ma voisine n’est pas un roman, c’est une tranche de vie, un récit bouleversant et magnifique. C’est un hommage à une très grande dame à qui Geneviève Brisac  prête sa plume. Une femme qui toute sa vie a agi conformément à ses convictions, vie qu’elle consacre au bien commun, à la vérité sur le totalitarisme, à la justice. Elle choisit d’apprendre à lire aux enfants car « les livres sont les meilleures armes de la liberté. Et la liberté s’apprend. »

Jenny n’aime pas parler d’elle mais un jour elle décide de  parler de ses parents et de son enfance.  Jenny Plocki est née en France en 1925 de parents juifs polonais. Ils sont engagés et libres, ils ont rompu avec les traditions, ils transmettent à Jenny ce désir de liberté. Quand Jenny évoque les mesures imposées aux Juifs par Pétain, sa colère est encore vive même si elle la cache sous une sorte d’humour.

En 1940, Pétain impose  le recensement des Juifs. Faut-il se déclarer ou pas ? La famille élargie aux oncles et tantes hésite car si l’un se déclare tous doivent le faire et,  tous se déclarent. « C’est la décision la plus catastrophique de notre vie. »

Les parents de Jenny vendent des chaussettes au marché ; une pancarte « entreprise juive » doit être posée sur leur stand pour « inciter les acheteurs qui n’aimeraient pas les Juifs à acheter ailleurs leurs chaussettes de laine. »

En mai 42, on impose le port de l’étoile jaune aux Juifs : il faut aller chercher le tissu au commissariat et échanger les 3 étoiles obligatoires contre 3 tickets de rationnement. « Faire en sorte que ce soit les personnes elles-mêmes qui accomplissent les gestes de leur humiliation, de leur destruction, est une dimension du totalitarisme…. les victimes doivent coudre elles-mêmes les étoiles. »

Le 16 juillet 1942, un flic vient arrêter Jenny, son frère et ses parents. Ils sont rejoints par  une centaine de personnes, toutes les familles juives de Vincennes. Un commissaire annonce que les enfants français peuvent partir. Les parents de Jenny sont les seuls à décider de laisser partir les enfants. « Les autres enfants sont restés et tous sont morts. » Le commissaire doit vérifier que la loi s’applique bien à Jenny et à son frère et cela dure peut-être deux heures. Pendant ces deux heures, « ma mère me dit tout ce qu’elle pense devoir me transmettre, tout ce que je dois savoir, tout ce qu’elle sait de la vie, des hommes, de l’amour, des enfants, du sexe. Jamais elle ne m’a autant parlé. Nous sommes au milieu de cette petite foule de femmes, d’hommes et d’enfants serrés les uns contre les autres, il est évidemment impossible de s’isoler, mais c’est comme si nous étions seules au monde.»

L’auteur imagine ce que ces deux heures ont permis à Rivka, la mère de Jenny de lui dire ; tout ce qui fait la vie au quotidien dans le contexte du rationnement, des interdictions et des dénonciations : « tout lui dire sur tout ». Elle nous donne à voir et à ressentir  tout l’amour d’une mère qui ne sait pas de combien de temps elle dispose pour préparer sa fille à faire face à cette vie après leur disparition qu’elle sait définitive. « Elle lui apprend en deux heures à être une femme libre, une femme indépendante. »

Pendant dix jours, Jenny écrit à Drancy et reçoit des réponses, puis les lettres lui reviennent. Dans le train qui  emporte ses parents à Auschwitz, son père griffonne un message et le glisse hors du wagon « Dans l’espoir absurde qu’il arrive jusqu’à nous. » Un cheminot ramasse le papier et l’envoie à l’adresse mal écrite et elle parvient à Jenny. Cette lettre d’adieu écrite en yiddish, Jenny mettra 40 ans à décider de la faire traduire. « Vivez et espérez » en est un extrait placé en exergue du livre.

La  vie exemplaire de Jenny illustre-t-elle que l’horreur nazie a forgé des militants à toute épreuve, présents sur tous les fronts ; la guerre d’Algérie, les déportés des camps soviétiques, l’éducation nouvelle? Cette femme admirable d’où tient-elle sa force pour être de tous les combats ? Selon moi d’une saine et juste colère qui l’habite depuis qu’elle est en âge de comprendre l’injustice, savoir où se tient la bêtise, reconnaitre la compassion. Cette colère m’a fait du bien. Elle est plus constructive que la sérénité dans laquelle se drapent les historiens qui n’ont plus de point de vue ou ne veulent pas le montrer, ce qui laisse un malaise dans le sillage de leur lecture. J’avais besoin de partager ma colère avec cette grande sœur car le temps de la sérénité et de l’oubli n’est pas venu quand les négationnistes sont omniprésents sur les moteurs de recherche. Mes oncles et tantes, cousins et grands-parents sont aussi morts en déportation. Mes parents ont été épargnés grâce au courage des Résistants et à leur intelligence.

La force de Jenny vient aussi du  pouvoir de la consolation qu’elle partage avec les peuples qui ont subi le génocide. Elle reprend à son compte ces phrases de  Scholastique Mukasonga :
« La mort des nôtres, et nous n’y pouvons rien, nous a nourris, non pas de rancœur, non pas de haine mais d’une énergie que rien ne pourra briser.
Qu’on ne vienne pas me parler de deuil si ce mot signifie que les tiens s’éloignent. Au contraire, ils sont à tes côtés, pour te donner le courage de vivre et de triompher des épreuves. Ils sont à tes côtés, tu peux compter sur eux. »

Nadine Dutier 
(09/01/17)    



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Grasset

(Janvier 2017)
180 pages 14,50
















Geneviève Brisac,
éditrice et écrivain, prix Femina en I996 pour Week-end de chasse à la mère, est l’auteur d’une quinzaine de livres pour les adultes et une trentaine pour la jeunesse.

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