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Vincent-Paul BROCHARD

Le pont sans retour


Julie Duval étudie le japonais à Paris. C'est une jeune fille passionnée par ses études, réservée et solitaire. Julie est de celles qu'on abandonne : son père quand elle était encore toute petite pour partir aux USA ; sa mère qui l’a laissée aux bons soins de la grand-mère pour vivre comme elle l'entendait ; et enfin ce jeune homme qu'elle avait pris pour le grand amour. Aussi quand Keiko, à peine plus âgée qu'elle, l'aborde à l'université pour des cours particuliers qui prendraient la forme de conversations sur la culture et la façon de vivre de leurs pays pour parfaire leurs connaissances, quand ceux-ci s'intensifient et que leur relation prend une tournure complice et amicale, Julie s'en réjouit. Son excitation est à son comble quand sa nouvelle amie l'invite à passer des vacances dans son pays natal.
Mais le voyage tournera court à Hong-Kong et la jeune fille ne foulera jamais le sol japonais. C'est en Corée du Nord que « l'amie » avec renfort d'hommes armés la conduit. De nombreux Japonais issus de groupuscules révolutionnaires contraints à fuir la police nippone y résident, œuvrant pour le gouvernement de  Kim Il-sung comme Keiko elle-même.
À l'été 1989, c'est donc à  Pyongyang que, sous haute surveillance, Julie passera ses premiers jours dans ce pays sous dictature dont elle ne connaît rien et ne possède pas la langue. Un grand dignitaire du régime, « camarade O », francophone et vice-ministre des affaires étrangères, est responsable de sa protection et du bon déroulement de son « intégration ».
Après une rapide initiation au coréen, aux coutumes locales et à l'Histoire du pays et celle de son « Grand Dirigeant », ponctuée par la visite des lieux symboliques majeurs du régime, Julie sera jugée prête à intégrer  le « village révolutionnaire international » pour suivre l'enseignement du « Juche » (Doctrine révolutionnaire et idéologie prônée par Kim Il-sung pour asseoir son pouvoir sur le culte de la personnalité, l'amour de la patrie, le travail, la discipline, le collectivisme).
Cette « base arrière dans la lutte contre l'impérialisme » créée par le « révéré Grand Dirigeant pour « modeler idéologiquement les jeunes idéalistes épris de justice » est tenue d'une main de fer par un « éducateur » japonais, abritant une communauté de huit familles nippones, dix-sept enfants ( dont les enseignants coréens vivent à demeure) et deux célibataires avec lesquelles Julie cohabitera. Un endoctrinement idéologique de tous les instants dans un climat de surveillance, de délation, d'autocritique et de peur, renforcé par du sport, des tâches ménagères et un entraînement militaire.

Après de longs mois de cette « rééducation » épuisante et un bref séjour en prison pour s'assurer de sa « loyauté envers le régime », Julie se retrouve dans une demeure isolée en pleine campagne, mandatée par le « camarade O » pour enseigner la langue, la culture et les mœurs françaises  à une jeune Coréenne destinée aux fonctions diplomatiques de « rapprochement du peuple coréen avec le reste du monde par la diffusion du kimilsungisme ». La jeune campagnarde est attachante et cette parenthèse serait presque agréable s'il n'y avait la présence de Hwang, ce moniteur chargé de les surveiller qui précipitera la fin de cet épisode.

La troisième partie du roman nous amène à Séoul auprès de Philippe Martel, un ingénieur français venu pour raisons professionnelles en Corée du Sud  trois ans plus tôt. Le trentenaire sans rien y comprendre se retrouve mêlé, par l'intermédiaire de sa fiancée Mi-Kyung Yoon rencontrée au travail, à une histoire d'espionnage avec présomption d'attentat commandité par la Corée du Nord...

Là-bas, Julie, toujours retenue à Pyongyang où elle donne maintenant des cours à l'université d'études étrangères, s'est mariée avec un déserteur américain ayant franchi le « pont sans retour » (zone  frontière entre les deux parties de la péninsule séparées depuis 1953) qui y enseigne l'anglais. Un garçon naîtra de cette union harmonieuse.

C'est alors que, dans des circonstances rocambolesques, quand plus rien ne le laissait espérer,  l'occasion se présentera pour l'otage de retrouver sa liberté...

 

Un roman saisissant qui, s'il nous transporte en Corée et notamment au cœur de la dictature de Kim Jong-il, n'a rien d'un documentaire. Certes l'auteur y démonte de façon précise les rouages du régime et du « Juche », dénonce l'enlèvement d'un certain nombre d'étrangers retenus de force en Corée du Nord pour servir le pays (faits reconnus en novembre 2002 par Kim Jong-il lui même), décrit en détail l'endoctrinement qu'on leur fait subir sur place et le sort qui leur est réservé, souligne le fossé infranchissable qui sépare le Nord et le Sud, mais le parti pris de celui qui avoue avoir trouvé peu de documentation sur le sujet reste fondamentalement littéraire.
C'est ici de façon affirmée un livre de divertissement positionné entre récit d'aventures et roman d'espionnage qu'il nous propose. Et le lecteur qui jusqu'au dénouement est tenu en haleine, passant d'une hypothèse à une autre au gré des intrigues et des fausses pistes habilement insérées, ne s'y trompe pas.

La richesse du roman réside également dans le soin tout particulier porté aux personnages. Si Julie Duval est une proie idéale pour les activistes par sa maîtrise du japonais et son isolement, c'est sa psychologie, son fatalisme et sa docilité qui rendent ses réactions crédibles quand, confrontée  aux incompréhensibles codes et usages du système nord-coréen qui lui sont imposés, elle apprend à les maîtriser sans révolte et sans questions sur le rôle qui lui est dévolu. Les personnages qui la côtoient comme  l'énigmatique « camarade O » instrument du régime qui veille sur elle comme un ange-gardien ambigu, Takedo le passionné de rock’n’roll japonais, Harumi sa colocataire, Ae Cha sa mystérieuse élève, Jim l'Américain épicurien et facétieux, ne se contentent pas de faire de la figuration. Ils habitent le roman d'une vraie présence en y ajoutant leur partition personnelle qui vient enrichir la fresque du kimilsungisme et compléter notre compréhension du milieu tout en « égayant » notre lecture. Ils accompagnent aussi de façon crédible les multiples rebondissements qui jalonnent le  dramatique destin de la petite Française.

La rigueur de la structure, le rythme soutenu et la clarté de la narration viennent justement renforcer l'efficacité de ce premier roman somme toute convaincant.
Un bon moment de lecture sur un sujet dont la littérature s'est peu saisie jusqu'alors. 

Dominique Baillon-Lalande 
(30/01/17)    



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Philippe Picquier

(Janvier 2017)
512 pages - 22,50













Vincent-Paul Brochard,
traducteur et écrivain, a publié L’Art du haïku (Belfond, 2009).
Le Pont sans retour est son premier roman.