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Olivier CHANTRAINE


Un élément perturbateur


« Bon voilà, je n'ai jamais rien accompli de très marquant. Mais cela pourrait enfin finir par arriver un jour ou l'autre. »

Serge Horowitz se présente à nous, dès le premier paragraphe, inexplicablement atteint de crises d'aphasie. « Je me retrouve subitement incapable d'articuler le moindre mot. » Et c'est ce silence obligé qui va permettre à ce célibataire de quarante-trois ans, vivant chez sa sœur, hypocondriaque sévère, – « Je suis rarement malade et d'une certaine manière, cela me désespère légèrement, tant les pharmacies exercent sur moi une attirance invraisemblable. » – d'accomplir quelque chose de "marquant".

C'est son frère, ministre des Finances, qui l’a imposé dans la boîte où il travaille. « Je travaille pour l'influente autant que secrète Offshore Investment Company. Un petit monde de quinze personnes échappant à toute logique, au cœur du VIIIe arrondissement. À tout contrôle aussi. Ici, les associés se creusent les méninges pendant des heures pour créer les meilleurs montages financiers permettant à leurs clients d'investir et de ressortir de boîtes dans lesquelles ils ne mettent jamais les pieds, sans que l'argent ne transite jamais par la France. C'est mon frère qui m'a obtenu ce boulot. Sur ordre du gouvernement, comme en plaisantent régulièrement les gars du bureau. »

Ce personnage, dans un premier temps "Houellebeckien", part en mission au Japon, sous la double houlette de son patron et de son ministre de frère, avec la belle Laura, son explosive collaboratrice aux dents longues. Il va se révéler, grâce à cette aphasie providentielle, être une sorte de Candide dont l'honnêteté foncière va faire capoter le rachat d'une entreprise française par un groupe nippon. Notre antihéros, devant l'insistance menaçante de son frère à ce que cette transaction aboutisse et le taux disproportionné de cette vente, a flairé l'entourloupe.

En effet cette affaire en cache une autre. Le financement occulte de la future campagne électorale de son frère, « ce jeune homme » à « l'éternel sourire satisfait », qui vient de démissionner de son poste de ministre pour créer un micro parti, « La France avance » et devenir candidat à la présidence de la République. Tout cela rappelle quelque chose et je souhaite très fort que ce roman entre en compétition avec le récit d'une autre campagne, la vraie, celle du président actuel. Le livre de Chantraine est une œuvre de fiction, un premier roman, une belle surprise, impertinente, drôle et sévère pour les soi-disant "nouveaux" politiciens qui incarneraient la probité, le sens moral, l'irréprochabilité, ce que notre auteur, via son rêveur de héros, a l’air de mettre sérieusement en doute !

L'air de rien, Serge Horovitz va séduire sa collaboratrice, pourtant aux antipodes de ses scrupules, saper les trucs et ficelles du système politique en place et devenir, à sa façon de se taire, une sorte de Vernon Subutex du silence, le gourou des employés mal traités de la boîte qui doit être vendue. « Parfois le temps de silence s'étend à presque dix minutes. Luc prétend qu'à ce rythme, dans six semaines, l'un de nous parviendra à faire de la lévitation. […] Je me dis qu'il aura fallu que ce sortilège prenne fin pour que je me rende compte de la puissance du non parler sur les gens. L'effet incroyable que cela produit sur eux. Comme si l'absence de parole était devenue l'une des denrées les plus rares sur terre, l'arme ultime de résistance passive face aux dérives du monde moderne. »

C'est le récit d'une belle métamorphose que nous propose Chantraine, celle d’une "particule élémentaire", son personnage, passif, peureux, angoissé, impuissant, en "élément perturbateur" malgré lui, puis revendiqué, pour devenir un électron libre, un être humain.

« En choisissant la passivité, je me suis retrouvé toute ma vie dans le sillage des hommes et femmes de pouvoir sans foi ni loi, aussi toxiques qu'un baril d’atrazine. Pouvais-je véritablement espérer que nager, chaque jour au milieu de cette petite élite de cadres supérieurs survoltés, dénués de toute morale, ne finisse pas par détruire en partie ma sensibilité, voire endommager mon cortex cérébral ? »

Sylvie Lansade 
(21/09/17)    



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Lectures









Gallimard

(Août 2017)
288 pages - 20













Olivier Chantraine
Un élément perturbateur
est son premier roman.