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Aliénor DEBROCQ


À voie basse


Treize nouvelles centrées sur la maternité désirée ou subie de femmes jeunes (ou un peu moins) et sur l'absence de maternité, vues à hauteur de femmes et, par deux fois, celle des hommes : un  père qui vingt ans après confesse dans Vernix : « Les neufs mois vécus dans l'attente de Célestin ont été les plus beaux de ma vie, et je crois que pour Anna aussi. C'est après que tout s'est détricoté »  et aux antipodes, un scientifique travaillant sur un incubateur conçu comme un utérus artificiel qui réfléchit  sur la procréation (Matrice).

Dès la première nouvelle (Confusément) mettant en scène la jeune maman d'un nourrisson de quelques mois, l'auteur nous met directement dans l'ambiance :
« Neuf mois. Neuf dedans, neuf dehors, une si courte éternité [...] comment était-ce avant, elle ne sait plus, comme si tout avait été effacé. [...] Rien d'autre ne compte d'avantage qu'assurer la survie du nourrisson, toute activité physiologique et cérébrale tend vers ce but ultime. Cela suffit-il à explique ce qui lui arrive ? Cet abrutissement de l'être, cette léthargie ? Et combien de temps faut-il pour en sortir ? »
Comme  dans Rose-Névrose, Poupette, Invisible et la nouvelle titre, l'écrivain dans un long monologue nous immerge dans l'intimité d'une femme (souvent prof ou écrivain), future mère ou mère qui partage à l'occasion d'un événement donné ses interrogations,  ses éblouissements, sa fatigue et ses angoisses. 
Ce faisant , parfois, ces femmes ordinaires évoquent au détour d'une phrase ou d'un paragraphe l'enfance, l'amour ou le désamour, et nous font cheminer un moment en littérature avec René Char, Fred Vargas ou Nancy Huston.
 
Ici, c'est le féminin qui prime. Si le plus souvent des géniteurs sont évoqués ils ne font pas sujet et pèsent moins que la mère de certaines narratrices (Délivrance, Poupette) et les copines. Selon que celles-ci vivent seules, en couple, avec ou sans enfant, la maternité d'une des leurs peut provoquer des dégâts insoupçonnés. Pour toutes indubitablement, il y a un Avant et un Après.
« Je songe à ces images lisses et rondes qu'on avait dans la tête voici quinze ans : images de femmes accomplies, épanouies, ambitieuses. Images mentales, images de magazines imprimées sur papier glacé. Portraits de femmes jeunes et belles aux couleurs vives. [...] Les images lisses et douces se sont brouillées, froissées, diluées dans le gouffre du temps. » (Chasse lasse).
« On continuait à s'envoyer des courriels régulièrement, à s'appeler de temps à autre, mais mon mariage, puis mon déménagement en banlieue et enfin la naissance de ma fille venaient mettre un terme aux glorieuses aventures de nos vingt ans. » (Les copines)

Mais si la grossesse crée comme une bulle magique où il est confortable de se réfugier pour se préserver, elle n’en est pas moins un moment où une femme se sent particulièrement poreuse au monde qui l’entoure. Alors Aliénor Debrocq, loin de s'enfermer dans sa thématique en profite pour intégrer dans ses histoires, avec malice, provocation ou rage, souvent par le biais des convictions de son personnage ou du protagoniste qu'elle lui adjoint (militante enceinte, mari altermondialiste (Les copines), réfugié clandestin (Shahin), le bruit et la fureur du monde extérieur.
« La une montrait mon amie prise en otage derrière le guichet de sa précieuse agence bancaire [...] Une action d'un groupe de pression avait été menée le jour même dans plusieurs agences de la ville pour dénoncer la complicité des banques dans l'évasion fiscale. ''Qui vole qui'' était la devise de ces militants pacifistes mais néanmoins véhéments. » (Les copines)
« Dans les journaux cette semaine-là, on a parlé de baby-boom probable, directement lié à l'actualité [...] Est-ce que l'ambiance dans laquelle était figé le pays donnait envie de faire l'amour et, a fortiori, des enfants ? Était-ce là le message véhiculé par le gouvernement : ''les terroristes sont parmi nous, pour y résister engouffrez-vous dans la spirale du polyester rose-bonbon ? » (L’eau du bain).
Parfois, il suffit même d'une étiquette sur une grenouillère :
« Elle trie la layette par taille dans la lumière dorée d'un matin de janvier [...] C'est l'attente, c'est beau et c'est insupportable, elle ne sait pas que décider. [...] Le seul souci avec la layette d'aujourd'hui, c'est le ''made in China'' qui l'empêche de se sentir tout à fait sereine : elle ne peut éviter, quand elle ferme les yeux et que derrière dansent des pyjamas de velours et de soie, de voir se sur-imprimer la maigreur apeurée de toutes les jeunes femmes qui, dans l'ombre de hangars sans fenêtres, confectionnent de leurs doigts agiles les précieux ourlets. » (La tanière)

Avec des mots simples qui provoquent de façon directe l'émotion vraie, Aliénor Debrocq, loin de l'image de béatitude convenue qui l'accompagne habituellement, réussit son pari de questionner la maternité ou le désir d'être mère sans dissimuler  les bouleversements et les remises en question qui l'accompagnent. La colère et l'humour viennent épicer ces étranges journaux intimes portés par un tempo vif, réglé par un jeu de répétition qui comme des scansions ou des leitmotiv rythment la pensée des narratrices comme les pas le font pour la marche.

À la lecture de ces tranches de vie qui nous tendent un miroir sans complaisance, on s'émeut beaucoup, on sourit souvent, on est troublé ou agacé parfois, en se laissant à chaque fois embarquer par cette voix nue dans cette « voie basse » diablement bien balisée.
Un recueil original et fort. 

Dominique Baillon-Lalande 
(29/06/17)    



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Lectures








Quadrature

(Avril 2017)
140 pages - 16

















Aliénor Debrocq,
née à Mons en 1983, vit aujourd’hui à Bruxelles. Historienne de l’art, elle travaille dans le milieu radiophonique et rédige
des critiques de livres.
À voie basse est son deuxième recueil publié.