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Pierre DEMARTY


Le petit garçon sur la plage


C'est l'été. Alors que sa femme et ses deux jeunes enfants l’ont devancé sur le chemin des vacances, un homme désœuvré se rend après son travail au cinéma.
« C'est un homme doux, effacé, un homme à qui la vie n'a pas fait de bruit et qui lui-même n'en fait pas beaucoup », un quarantenaire tranquille, installé dans son métier, heureux en ménage, soucieux de sa famille et de ces deux enfants qu'ils ont désirés en commun, mais incapable de manifester quelques sentiments ou émotions. « Il a fait des voyages et il est revenu. Il a lu des livres. Il a acheté des choses. Il a vu des films. Il a fait des rencontres. Il a connu l'amour, les joies et les peines, les chansons. Il a vécu les événements des hommes et de son temps, il en a pris sa part, le plus souvent en spectateur, avec juste ce qu'il faut d'implication pour en être sans en déranger le cours ni l'ordonnancement. »
Lors de la projection de cette histoire d'extra-terrestres venus dévorer l'âme et le corps des humains  choisi par hasard et sans grand intérêt, la scène d’un enfant d'un an à peine assistant sur une plage à l'engloutissement dans les vagues de ses deux parents en hurlant le bouleverse. Cette image gravée au fer rouge le hantera longtemps.

Un an plus tard, la photo dans la presse et sur le Net d’un autre enfant échoué sur une autre plage vient en écho raviver en lui cette émotion violente et incompréhensible. Ce 3 septembre 2015, le cadavre d'un enfant syrien de trois quatre ans vêtu d'un T-shirt rouge a été retrouvé en Turquie face contre le sable. Le cliché, symbole du drame des migrants péris en mer dont les cadavres échouent  sur nos côtes, fait choc. Il fera le tour du monde, avant d'être chassé par un autre et de retomber dans l'oubli. 

Lui ne parvient pas à oublier. Une émotion inconnue d'une force incroyable le saisit et, profondément troublé, il cache avec peine ces larmes qui honteusement lui viennent aux yeux.
Les deux images, celle cinématographique et dynamique créée de toute pièce de la panique d'un enfant à peine capable de marcher confronté à la noyade de ses parents et  abandonné et l'autre, photographie prise sur le vif mais figée, d'un garçon à peine plus âgé dont le corps a été rejeté sur la grève se superposent.  L'un et l'autre se retrouvent réunis dans le regard et l'émotion du père spectateur, s'entrechoquant avec ses souvenirs d'enfance à la plage avec ses parents, du rapport à son père mort depuis peu,  et de ses propres gamins bâtissant avec lui des châteaux de sable éphémères. 
«  Des images on ne ressort pas, ni ceux qui les habitent, ni ceux qui les regardent. »
« De quels fantômes, de quelles fêlures sommes-nous les hôtes ? »

 

   Tout le roman tourne autour de ces deux images qui s’embrasent au contact l’une de l’autre. Elles se conjuguent pour, de réminiscences en visions, faire vaciller le narrateur réfugié derrière cette vitre à travers laquelle il regarde l'agitation du monde et la vie. Elles viennent bousculer son confort et ses certitudes,  révèlent ses failles et lui font prendre conscience avec une certaine frayeur du lien qui l'unit à « ces petits êtres formidables et mystérieux » que sont ses fils, de « leur débauche infatigable de vie au beau milieu d’un monde qui n’est que mort», des responsabilités que la paternité lui impose. 

Pierre Demarty ne s'arrête pas sur la réalité des drames qu'incarnent ces deux représentations. Ce qui l’intéresse c'est le regard et le ressenti de cet être banal à l'existence ordinaire dont il nous dévoile le cœur et fait habiter la peau face à   ces images, ce qu'elles lui révèlent et ce qu'elles déclenchent.

Tout ceci est servi en toute humilité par une écriture simple empreinte de poésie, un style direct, avec finesse, délicatesse, émotion. Et c'est d'une pureté et d'une force qui prennent aux tripes et coupent le souffle.
 
Un livre court (à peine 125 pages) fait avec presque rien, des émotions brutes et des mots magnifiquement combinés, creusés dans l'intime et tournés vers l'essentiel,  qui nous embarquent, nous bouleversent pour nous laisser au bord de la route en proie à de multiples questions avec nos frissons. Tout simplement poignant et magnifique !

Dominique Baillon-Lalande 
(07/09/17)   



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Verdier

(Août 2017)
128 pages - 13













Pierre Demarty,

né à Paris en 1976,
est éditeur de littérature étrangère et traducteur. Le petit garçon sur la plage est son troisième roman.