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Chahdortt DJAVANN


Les putes voilées n'iront jamais au Paradis !


À Mashhad, en Iran, plusieurs matins de suite, des corps de femmes étranglées avec leur tchador et jetées dans le caniveau ont été retrouvés. Des cadavres anonymes, des putains fort probablement qui n’apitoient personne mais font courir les langues.
« Depuis la découverte des corps de femmes en tchador, aucune disparition correspondant aux victimes n'avait été signalée à police. Comme si ces femmes assassinées n'avaient ni mère, ni père, ni frères, ni sœurs, ni mari, ni famille, ni amis, ni enfants...C'étaient des parias dont nul ne s'était inquiété ou que nul n'avait osé rechercher auprès de la police. »
Très vite les commentaires des passants et l'attitude de la police montrent que les meurtriers ont le soutien des autorités et d'une part de la population. Dans ce pays où les mollahs rendent la justice, la grande part des assassins de prostituées sont considérés comme des « purificateurs » car « l'assassinat est condamnable selon la charia, tandis que l'élimination de fessad (mot persan d'origine arabe, signifiant : corruption, perversion, débauche) est le devoir de chaque musulman. »

L'auteur abandonne ensuite cette histoire de tueurs en série non suivie d'enquête pour s'attacher à deux écolières de la même ville, Soudabeh et Zahra. Deux jeunes amies pleines de curiosité et de rêves  malheureusement dotées d'une exceptionnelle beauté que les parents inquiets cherchent à marier au plus vite.
Pour Zahra ce fut dès ses premières règles  (on ne sait si c'est à 10 ou 12 ans à cause d'une singularité de déclaration à l’État civil local) avec un homme  de deux fois et demie son âge qui s'avérera dépendant à l’héroïne et délinquant. À dix-sept ans, lors de la mort de celui-ci en prison, la  toute jeune femme déjà mère de deux filles, non remariable, rejetée par les deux familles et ne parvenant pas à nourrir les siens avec les ménages qu'elle cumule, tombera dans la prostitution.
À 13 ans, pour éviter le mariage forcé, Soudabeh s'enfuit à Téhéran. Une autre direction qui la conduira plus rapidement encore au même secteur d'activité sous couvert d'une maison close dont elle sera vite la « vedette ». Dans ce pays où la corruption est partout, la prostitution est omniprésente et vivre dans un bordel quand on est jeune et seule est souvent l'option la moins risquée.

Face au destin parallèle de ces personnages fictifs qui reviennent régulièrement dans le récit, Chahdortt Djavann a collecté des informations sur une dizaine de prostituées qui à Téhéran, Mashhad, Nichapour, Qo, Kerman ou Ispahan,  périrent de 2007 à 2015 pendues par les autorités, lapidées quand elles étaient mariées, ou étranglées sur la voie publique avec leur tchador. Elles avaient entre 15 et 31 ans.  De vrais-faux témoignages d’outre-tombe inspirés d’un documentaire réalisé suite au procès d'un serial-killer blanchi de toute faute par la haute cour, où l'auteur donne sans tabou la parole à chacune des victimes pour raconter avec sa langue, son histoire, son métier, ses clients et ses désirs.  Des paroles sans masque, restituées  à la première personne de façon nue et parfois provocante.
« Naître fille dans ce pays est un crime en soi » et, quel que soit leur milieu d'origine, elles sont « soumises à l’autorité d’un homme – père, mari ou souteneur – avant même de devenir femmes », chacune est « bonne à être mariée, donc forniquée, dès neuf ans, pendue ou lapidée dès douze ans », sans état d'âme.
« Vous voulez connaître une société ? faites parler ses prostituées ! Vous découvrez tout sur les gens, sur leur culture, leurs coutumes, leurs préjugés, leurs croyances, sur les violences sociales, sur le commerce, la politique et même sur le système judiciaire... Parmi les clients des putes, il y a des hommes de tout rang et de tout milieu. […] Et puis la plupart parlent librement à une pute, surtout ici, parce que nous sommes considérées comme des déchets de la société et que notre vie comme notre témoignage ou notre parole n'a aucune valeur. » fait-elle dire avec humour à l'une d'entre elles.  
Elles sont chargées de famille ou non, certaines sont des putes de riches quand d'autres s'offrent au tout venant,  mais si quelques-unes assument leur métier comme seul apte à leur permettre de vivre indépendantes dans un monde d’hommes fait et pensé pour eux et par eux, pour la plupart des professionnelles du sexe que seuls la misère, le viol, l'abandon ou la dose quotidienne de drogue à ramener au frère, mari ou père ont jeté sur le trottoir, cela reste un fardeau honteux.
« Selon l’article 1075 du code civil de la charia iranienne, un homme marié, outre ses quatre femmes officielles, peut contracter autant de sighehs simultanées qu’il le désire ». Le sigheh est un « mariage légal et reconnu » pour une durée d'une heure, une semaine ou plus qui légalise l'usage des prostituées pour les hommes sans empêcher les femmes qu'ils utilisent pour leur plaisir d'être proscrites, fouettées ou pendues parce qu’elles se prostituent. 
Chaque témoignage se termine de la même façon : un nom, une date et un lieu de naissance, la date et le lieu de leur mort par strangulation, lapidation ou pendaison.


C'est un étrange roman entre documentaire et fiction qu'a élaboré ici l'auteur, entre fait divers réel, enquête et trame narrative imaginaire avec les personnages inventés de Soudabeh et Zahra et des  confessions de prostituées totalement « recréées » par l'écrivain à partir des éléments collectés.

Celle qui fut arrêtée à 13 ans pour avoir refusé de porter le voile et qui perdit ainsi deux amies proches affirme bien évidemment par ce pamphlet constitué de chapitres courts et lapidaires sa solidarité  avec les maudites et plus globalement avec les Iraniennes que tout condamne dès la naissance.
« D'outre-tombe. Je vais nommer ces prostituées, assassinées dans l'anonymat, leur donner la parole pour qu'elles nous racontent leur histoire, leur vie, leur passé, leurs sentiments, leurs douleurs, leurs doutes, leurs souffrances, leurs révoltes, leurs joies aussi. […] Je vais exhumer ces femmes et les faire exister dans votre imaginaire pour le malheur des ayatollahs, et écrire noir sur blanc qu'elles n'étaient pas des souillures, que leurs vies n'étaient pas condamnables, et que leur sang n'était pas ''sans valeur''. […] Qu'elles n'étaient pas la honte de la société. Qu'elles n'étaient pas des coupables, mais des victimes assassinées. Des femmes mal nées, malmenées, mal loties, des femmes fortes, des femmes fragiles, vulnérables, sans défense, des femmes meurtries. Des écorchées vives d'une société hypocrite, corrompue, et surtout criminelle jusque dans sa pudibonderie. Une société qui réprime, étouffe, pend, lapide, torture, assassine sous le voile. […] Et ce livre sera leur sanctuaire. Leur mausolée. »
Mais au-delà de l'hommage rendu aux victimes, l’exilée qui choisit comme sujet de mémoire alors qu'elle était  à l'EHESS à Paris « L’endoctrinement religieux et l’islamisation du système d’éducation en Iran après l’instauration du régime Khomeiniste » se sent l'obligation de dénoncer  une fois encore l'endoctrinement religieux mortifère et l’hypocrisie des mollahs qui en diabolisant la moitié de la population minent l'ensemble de la société. Celle qui dans le Figaro en février 2008 expliquait que : «  Le problème n’est pas seulement le fait que l’islam soit la religion d’État, le problème est que l’islam est l’État et que l’islam n’est plus une religion, mais une idéologie pensée, construite au service des dirigeants iraniens », celle qui demandait que «  l’Union européenne reconnaisse la fatwa (incitation au meurtre) comme un acte criminel et engage des poursuites internationales contre ceux qui en usent »,  poursuit ici sa lutte avec les armes de la littérature.
Et à travers les témoignages de ces professionnelles du sexe tarifé, souvent crus et teintés d’humour noir pour mieux choquer, bousculer les préjugés et créer l'émotion, l'auteur, en anthropologue, s'attaque en profondeur à cette haine du corps et du sexe que les mollahs, non sans tartufferie, instrumentalisent comme élément de pouvoir, voilant les femmes et énonçant des interdits pour  contrôler l'homme, son intimité et sa vie autant que son âme.

Plus audacieusement encore, Chahdortt Djavann  en donnant voix à chacune de ces femmes aborde directement ce qui fait tabou : le désir et le droit au plaisir charnel pour les femmes.  Comme le dit Zahra : « Et si Dieu m’était plus proche que ma veine jugulaire, dans mon cou, sous ma peau, à l’intérieur de mon corps – je continuais mon raisonnement d’adolescente naïve, fantaisiste, un brin insolente et très curieuse –, si Dieu est partout, s’il est dans chaque parcelle de mon corps, serait-il aussi là où ça chatouille certaines nuits, presque toutes les nuits ? Puisqu’il est absolument partout. Il est aussi dans ce trou si chaud et humide où j’enfonce souvent mon doigt – avec précaution pour ne pas déchirer la fameuse vertu placée juste à cet endroit si doux et merveilleux. Serait-il possible que ce soit Dieu qui me donne des frissons ? » 
Un joli bras d'honneur envers ceux qui voilent et nient toutes les femmes, même « celles qui ont écarté les cuisses pour (malheureusement) leur donner le jour ».

Un livre politique, social et féministe, puissant, érotique parfois, violent ou poignant à d’autres, dérangeant et percutant toujours, efficace et glaçant. 

Dominique Baillon-Lalande 
(10/06/17)    



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Lectures








Grasset

208 pages - 18













Chahdortt Djavann,
née en Iran en 1967, romancière et essayiste, est l’auteur d’une
douzaine d’ouvrages.


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