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Pierre DUCROZET


L'invention des corps


 « Rien n’est donné ici, et moins encore aux étudiants rouges, contraints comme tous de trouver une poche d’air entre les narcos d’un côté et l’armée de l’autre. ».
Une nuit de septembre 2014, des étudiants mexicains de l'État de Guerrero, à Iguala, manifestant contre la corruption du gouvernement mexicain, sont assassinés par la police locale. De nombreux corps resteront introuvables rendant le comptage des victimes impossible. Les chiffres officiels ne font état que de 27 blessés, 6 morts et 43 disparus.
Álvaro, qui enseigne l'informatique à l'École Normale d'Ayotzinapa, était avec eux. « Il se sent coupable de n’avoir jamais rien tenté, ne serait-ce qu’un geste ou un mot, contre la glaise qui enlise son pays, ce mélange boueux de corruption et d’indifférence, de violence et d’effroi, et, doublement coupable sans doute d’avoir, en un sens, lui-même participé à son érosion éthique. Comme tous, il offre ses services à différentes écoles normales du Mexique, héritières des préceptes de Zapata et de la Révolution de 1910 dans leur volonté d’offrir aux fils de paysans un savoir et un avenir ».  
Il a assisté au massacre, en réchappe de peu et par instinct de survie part sur le champ en cavale visant la  frontière américaine qu'il s’apprête à passer clandestinement.  « Témoigner, appeler, dénoncer, tout ça n’a aucun sens… » et il sent qu'il lui faut disparaître pour survivre. Pour ce hacker particulièrement doué qui a laissé « dans le désert son ancienne peau au milieu des os et des yuccas », qui n'a plus rien à perdre et a besoin d'argent, « le sol a cessé d'être un lieu de droit. L'espace numérique, incorruptible, loyal, devient le seul refuge possible. »

Parvenu à destination, le Mexicain se retrouve bien vite entre les griffes de Parker Hayes, un magnat du Net de la Silicon Valley, richissime fondateur de Cashflow, mécène à ses heures  et apprenti sorcier obsédé par le transhumanisme. Il vient de recruter à prix d'or Adèle Cara, une brillante biologiste française spécialisée dans les cellules souches, pour perfectionner son programme. Maîtriser la mort et la jeunesse est la seule chose qui fait encore rêver le milliardaire qui possède déjà le pouvoir économique, politique et social.
Aussi fasciné par le personnage brillant et fantasque qu'indigent et désespéré Álvaro finit donc par accepter de mettre sa vie en jeu en jouant les cobayes pour les expériences d'immortalité du maître.

À ses heures de repos, en manque de programmation, Álvaro se lie avec le vieux Werner Fehrenbach et la jeune Lin Dai, cette élite d'Internet qui s'oppose avec virulence à cet état de fait, élaborant avec leur réseau international une « intelligence qui circule de manière fluide » sans qu’argent et pouvoir ne viennent dévier son cours. Adèle parfois les rejoint.

La chercheuse française qui « connaît parfaitement ces gars-là […] c’est une bande de dingues qui ont envahi tous les domaines scientifiques et technologiques, une secte maquillée en pensée libre et transversale, des fanatiques de la pureté qui rêvent d’immortalité, de cerveaux téléchargés sur des disques durs et d’humains sans corps » est définitivement plus séduite par les moyens scientifiques extraordinaires du laboratoire américain qui l'emploie que par les délires transhumanistes de son patron. Une défiance idéologique qui l’amènera rapidement à ressentir des scrupules éthiques quant à son travail. Doutes qui se conjugueront par la suite avec une lutte clandestine contre cette attirance amoureuse qu'elle ressent pour son cobaye.
Cet amour  naissant qui permettra à Álvaro, tout près de trouver la force et le désir d’être lui-même, d'éviter le pire...

Cela juste au moment où Parker Hayes s'éprend d'un autre rêve : créer sur une île un pays dont il serait le seul maître. « Quand les Américains se sont arrêtés dans leur conquête de l'Ouest, faute de territoires nouveaux à conquérir, ils ont commencé à envahir le monde. […] On manque de pays. On s’emmerde dans le nôtre. Il prendrait la forme d’une île artificielle flottant au large de San Francisco, bâtie par ses soins, où l’on pourrait vivre loin de l’État, des lois, des obligations sociales. On pourrait créer en paix l’homme et la société du futur. »

     « J’ai imaginé un roman sans centre, fait de plis et de passages, de liens, d’hypertextes, qui dédoublerait le mouvement du monde contemporain en adoptant Internet comme sujet et comme forme. L’invention des corps tresse des liens entre les hackers d’Anonymous et les transhumanistes de la Silicon Valley, la violence du monde et son envers aseptisé. Face aux transhumanistes, savants fous qui souhaitent l’avènement d’un homme nouveau, va se dresser une bande de pirates du XXIe siècle. » explique l'auteur sur le site de l'éditeur.
C'est un récit passionnant sur l'histoire de la technologie moderne, sur ses aspirations et ses rêves, sur l'histoire d'Internet, des réseaux sociaux et leurs créateurs, sur les Grands de ce monde contemporain comme Google, Microsoft, Facebook, Ebay, Apple, Uber qui s'exposent ici. S'y confrontent conséquemment deux visions antagonistes des partages sur les réseaux sociaux : « une communauté libre où la pensée se construirait collectivement, où tout serait accessible mais où l'intime demeurerait hors d'atteinte » ou « un déroulé de dégueulis personnel, de plaintes, de chats faisant du skate, d'opinions d'imbéciles sur tout et n'importe quoi ».  « Oui, Internet est autre chose qu’un réseau…C’est l’apogée de la démocratie,  avec les horreurs possibles que cela comporte : un con a autant de poids et d’importance qu’un vieux sage… »

Ce livre d’une richesse inouïe,  dont on aimerait qu'il relève de la science-fiction tout en pressentant qu'il n'en est rien, nous entraîne à partir d'une trame éminemment romanesque  avec des aventures qui nous donnent le frisson à nous questionner sur la puissance de la science et de l'informatique à travers une exploration tentaculaire des « réseaux qui irriguent et reformulent le contemporain du corps humain au World Wide Web ».

Et si le bagage scientifique m'a quelque peu manqué pour décrypter toutes les informations concernant la biologie et l'informatique, cela ne m'a pas empêchée de me faire embarquer par le souffle, la cohérence, l'amplitude, le rythme et le sens du suspense dont l'écrivain a usé dans son roman pour attirer l'attention du lecteur sur les enjeux et les dangers de cette modernité qui s'impose à nous de façon prégnante. 
 
C'est aussi la foi absolue dans l’être humain qui transpire à travers les  personnages d’Álvaro mais aussi Adéle, Werner ou Lin, venus réchauffer l'ensemble de ce roman qui sonne comme une alerte et nous donne une formidable leçon de politique contemporaine.

Un livre surprenant, tendu, urgent dans l’écriture comme dans le propos où le fait divers tutoie l’événement historique et qui renvoie le lecteur à des questions éthiques et philosophiques.

Original et pertinent.

Dominique Baillon-Lalande 
(21/09/17)    



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Actes Sud

(Août 2017)
304 pages - 20













Pierre Ducrozet,
est né Lyon en 1982.
L'invention des corps
est son quatrième roman.