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Collectif


Une enfance haïtienne
Dix textes recueillis par Guy Régis Jr



« Écoutez tout ce qui vous sera dit. Prenez tout votre temps. Allégez-vous ! Les jours se multiplient mais ils sont si rares finalement. En un temps ils vous arrivent, en un temps ils s'éteignent sur vous. » (Guy Régis Jr, Au pays de la mort joyeuse)

Dix textes d'écrivains haïtiens nous parlent de l'enfance. Celle qu’on vit, dans l'amour ou l'absence d'amour, dont la présence ou pas de parents, de frères, de sœurs, d'amis, dans le bonheur ou le malheur mais dans l’espérance de jours meilleurs. « Il n'y a que l'enfance pour contourner le désespoir » conclut Emmelie Prophète dans Pluie d'enfance où l'eau ne sort toujours pas du robinet de la cour et où la mer emporte définitivement ceux qui s'embarquent « pour s'éloigner de la misère ».

Dix textes qui nous parlent de l'enfance dont on se souvient : l'abandon, la misère, qui marquent à jamais comme dans Le temps ne s’en va pas, la nouvelle qui ouvre le recueil, où un vieil homme, en apercevant une robe à fleurs rouges qui sèche, se rappelle la robe de celle qu'il appelait "maman » » et revit le déchirement qu'il a vécu quand elle l'a abandonné. « Depuis, l'absence de la mère ne cesse de se creuser en blessure béante. » (Bonel Auguste)

Mais aussi la joie, la transgression du monde des adultes sont évoquées dans Le dernier tango de l'enfance où le narrateur raconte comment il a quitté l'enfance en essayant d'assister à la projection, en plein air, du « Dernier tango à Paris ». « Allongée un temps sur le flanc gauche, la femme finit par rouler sur elle-même, ivre de plaisir, et l'espace de quelques secondes t’apparut, aussi touffu que la forêt amazonienne, son triangle des Bermudes. Ça, tu l'avais appris en cours de géo : les plus gros paquebots du monde y disparaissaient sans laisser de trace. Savoir que ce triangle se trouvait dans la Caraïbe, donc pas trop loin d’Haïti, t’avait impressionné. Pas autant toutefois que la scène qui te laissa abasourdi, ton petit-Jésus raide comme un bout de bois de Dieu, ton cœur résonnant de tous les tambourins dont parle King David dans ses psaumes. » (Louis-Philippe Dalembert)
Ou dans Si jamais je deviens musicien de Syto Cavé où le très jeune narrateur découvre l'amour physique avec Luce. « J'aboutissais en sueur dans cette chambre où Luce m’attendait. C'était comme à la Noël plein de clochettes, de guirlandes, de trompettes. […] Elle me faisait des rêves par paquets que je déballais plus tard au creux de mon lit. […] Plus j’aimais Luce, plus je sentais les battements de la lune, ses pulsations au fond des jarres, ses glissements aux hanches des femmes, ses allusions de croissant, tel un cil couvrant un bel œil à venir. C'est l'instrument des arbres, le tambour, des fleurs et des jardins. Si jamais je deviens musicien, ma lune-tambour s'appellera Luce. »

Dix nouvelles qui nous ramènent inévitablement à notre enfance et nous interrogent, comme le fait Évelyne Trouillot dans Le cœur devant, sur le souvenir que l'on en garde. « Dans quelle mesure sommes-nous tout à fait honnête avec nous-même en songeant à notre enfance, cet amalgame de souvenirs que l'on porte en soi et qui nous reviennent par vagues, souvent réarrangés et agencés autrement ? Comment se fait le choix ? Par réflexe d'autoprotection, par bravade, ou pure nostalgie ? Si l'enfance nous colle à la peau, peut-elle à elle seule nous définir ? Elle permet l'envol, mais peut-elle assurer l’arrivée ? »

« Prenez tout votre temps. Allégez-vous ! » pour entrer dans le temps de ces dix auteurs contemporains, nés pas loin du triangle des Bermudes, et s’y perdre avec plaisir.

Sylvie Lansade 
(21/08/17)   



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Lectures










Gallimard

(Mars 2017)
Collection Haute enfance
160 pages - 13,50 €








Dix auteurs :

Bonel Auguste

Syto Cavé

Louis-Philippe Dalembert

Yanick Lahens

Kermonde Lovely Fifi

Kettly Mars

Emmelie Prophète

Guy Régis Jr

Évelyne Trouillot

Gary Victor