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Thomas FLAHAUT


Ostwald


Sous couvert d’un roman d’apprentissage avec pour narrateur le jeune Noël et pour décor l’Est de la France, ce récit entremêle trois sujets : la crise économique et l’effondrement industriel à partir de la liquidation d’Alstom, le délitement de la famille ouvrière du garçon, et enfin, une catastrophe écologique à la centrale nucléaire de Fessenheim.

L’enfant a assisté de près à la précarisation des ouvriers, à leur combat désespéré de manifestations en grèves, puis à la fermeture définitive de la société lourde de conséquences sur la population locale en générale et ses parents en particulier. « Un jour Alsthom est devenu Alstom. Beaucoup y ont vu un mauvais présage. On disait qu’en enlevant le h de Alsthom, c’était le h de humains qu’ils avaient effacé. » Avenir, espoir, quotidien, ce rouleau compresseur politico-financier a tout écrasé, sur son passage transformant un territoire ordinaire en zone sinistrée. Dans le sillon du plan social, les licenciements, le chômage, la migration des ouvriers vers des zones supposées plus aptes à leur fournir un travail mais aussi l’éclatement des familles avec le départ des jeunes et parfois la séparation des couples, s’engouffrent.
« Il fallait pourtant vivre, et, pour Félix et moi, grandir près d’un cadavre sans odeur, le squelette rouillé et vert-de-gris de l’usine laissé là, pourrissant lentement au milieu de Belfort, comme un fantôme du passé ou un avant-goût de l’avenir. »

Le foyer parental de Noël subira de plein fouet ces dégâts collatéraux : Le père partira refaire sa vie à Ostwald, dans la banlieue de Strasbourg tandis que la mère, gardant à sa charge le jeune Noël encore scolarisé, réussira sa reconversion à Belfort. Félix, l’aîné, est étudiant à Strasbourg.
« Six ans d’études pour ne plus savoir quoi faire et rentrer chez maman, quelques affaires dans un sac de sport. » Pourtant Noël, après son bac, n’aura d’autre solution que d’intégrer à son tour sans grande conviction l’université. Que faire d’autre quand le marché du travail est complètement bouché ?

Au cœur de la région se trouve la doyenne des centrales nucléaires françaises, Fessenheim.  Quand, suite à un tremblement de terre, la centrale prend feu et qu’on évoque la fusion d’un réacteur, les autorités locales délimitent une zone de sécurité autour du lieu de l’accident et, tout en conjuguant des propos rassurants, procède à l’évacuation du périmètre concerné.
Suite aux informations qui déjà ont filtré, leur mère inquiète leur téléphone et insiste pour qu’ils la rejoignent à Marseille où elle est en séminaire. Mais les deux frères doutant encore de la gravité des événements tardent à se bouger. « Toute la région a appris à vivre avec la menace d’un accident et on s’est toujours un peu moqué de cette vieille passoire. »
Quand ils seront à leur tour évacués et regroupés par les militaires dans un camp improvisé en pleine forêt, ce sera trop tard. L’Alsace est coupée du monde, les villes désertes et les voies de communication impraticables empêchant tout espoir de quitter la zone. Les nouvelles leur arrivent au compte-gouttes et ils s’inquiètent pour leur père dont ils n’ont aucun signe de vie.
La tension dans ce camp sommaire et surpeuplé est extrême. Et ce n’est pas la présence de leurs gardiens qui semblent venus tout droit du centre pénitentiaire où ils devaient exercer précédemment qui est de nature à calmer les esprits de cette foule inquiète, jetée sans ménagement et sans explication dans cette aire où rien n’est prévu pour les accueillir décemment. La violence sourd.
Felix a envie de se tirer mais Noël hésite.

Quand Noël, une nuit, est témoin d’un tragique événement qu’il n’aurait pas dû voir, les deux frères n’ont plus le choix. Il leur faut s’échapper avant le lever du jour et filer sur Belfort retrouver leur mère. Les terres qu’ils traversent sont dévastées, abandonnées subitement au désordre, avec des voitures abandonnées, des assiettes pleines de nourriture avariée, où errent des chiens, des singes échappés du zoo, des clochards, des fous et quelques vieux comme seule présence humaine.
Le domicile familial est vide comme la ville. Alors ils décident de rallier Ostwald retrouver le père. « Devant nous, traces et fantômes. » « La famille n’existe plus vraiment mais nous avançons ensemble. »
Il ne leur reste qu’à avancer encore, « jusqu’à échouer quelque part ».
 

Ce premier roman du jeune Thomas Flahaut (26 ans) ne rentre pas dans le cadre des récits (ou films) post-apocalyptiques très en vogue dans la jeune génération, il est bien plus que ça. En effet l’auteur parvient en à peine 170 pages à tenir son pari complexe de traiter avec la même justesse et en les croisant l’intime (récit d’initiation et délitement familial) et le collectif (fermetures d’usine avec la précarité ouvrière qu’elles induisent, danger que représentent nos vieilles centrales nucléaires).
La réussite de l’entreprise tient essentiellement à la présente forte, à l’incarnation, de Noël dont il fait à la fois le héros et le narrateur de son récit. Le garçon, par la pertinence de son regard et l’immédiateté de son ressenti face aux situations, entremêle ou superpose naturellement ces différents univers (psychologique, social, écologique), dont seul le dernier relève du probable ou du possible et non de la stricte réalité. Les doutes, la peur de l’avenir, la plasticité désabusée qui n’engendre aucune révolte et interdit toute ambition, la quête de l’oubli dans la fête et la recherche d’une stabilité affective, sont les sentiments qui animent Noël généralement. En cela il pourrait assez bien représenter cette jeunesse "sacrifiée" par notre société actuelle comme aime à la nommer la presse
Au-delà de l’aspect attachant et générationnel de Noël, c’est le parti pris de ce premier roman d’une prise directe avec la réalité de notre société actuelle dans sa complexité, avec les différents éléments qui la composent, ce choix de sa restitution de l’intérieur par un jeune adulte, qui rendent ce livre exceptionnel. La démarche était audacieuse et elle est ici magistralement aboutie.  

Les scènes de l’évacuation et du regroupement dans un camp qui font écho sans le mentionner explicitement au sort réservé aux migrants économiques, écologiques et politiques en Europe aujourd’hui constituent un morceau de choix. Quant au paysage déserté que Noël et son frère traversent lors de leur tentative de retour au bercail, il est nourri d’images et se trouve doté d’une nature quasi cinématographique. Une mention spéciale aussi pour le personnage secondaire du clochard nommé "la gargouille" à qui l’auteur parvient à donner épaisseur et présence.

Enfin, comme une cerise sur le gâteau, l’efficacité et la maîtrise de l’écriture sont aussi au rendez-vous. Ce roman sombre à la violence sous-jacente est porté par une écriture travaillée mais sobre, des phrases courtes (souvent nominales) qui vont droit à l’essentiel pour dire la réalité sans fioritures, de nombreux dialogues pris sur le vif et intégrés directement au récit.  Et si cette neutralité orchestrée s’avère au fil des pages à la fois glaçante, anxiogène et non dépourvue d’une violence rentrée en parfaite adéquation avec les situations évoquées, elle laisse paradoxalement mieux entendre également les émotions du jeune héros timide et réservé. 
Dans ce même désir d’authenticité qui fait éviter à l’auteur de jouer sur l’effroi, le drame et les bons sentiments pour émouvoir son lecteur, le roman se referme de façon inattendue sur une fin ouverte, comme une porte entrebâillée sur l’espoir d’un changement, celui d’un avenir à construire pour ses jeunes personnages.

Ce roman très personnel à la force singulière et d’une étonnante maturité est pour moi «le» premier roman de la rentrée 2017.

Dominique Baillon-Lalande 
(12/12/17)    



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L'Olivier

176 pages - 17















Thomas Flahaut
est né en 1991. Ostwald est son premier roman.