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Eli FLORY


Une poupée au pays de Daech




Le court roman commence par une immersion décalée et satirique dans notre société à travers le personnage de Barbie, mannequin dans son écrin rose à paillettes, au moment où la Reine des neiges la supplante, où Ken l'a quittée pour ouvrir un restaurant "végan" à Paris, où à bout de course elle fuit dans l’alcool et le Xanas la dépression.
 « Elle attrape dans la poche de son peignoir un livre qu'elle lui jette à la figure. Un livre à la jaquette rose où il est question de princes charmants à conquérir, de boutiques à dévaliser et de tours du monde »

Mais tout bascule quand pour fuir ce qu'est sa vie, l'héroïne part dans un club de vacances de luxe spécialisé dans la remise en forme au bord de la Méditerranée, tenu par une gourou de la diététique et du corps. Tout d'abord absorbée par le « quotidien millimétré entre méditation 3G, massages ayurvédiques et balades à poney » qui lui est proposé dans cette bulle sous les palmiers, elle repère au bout de quelques jours un coach au corps d’éphèbe et au charme exotique dont elle décide d'attirer l'attention pour agrémenter la cure d'une aventure amoureuse.
Quand elle parvient à ses fins, bravant l'interdiction de l'établissement de sortir seule et de frayer avec les autochtones employés sur place, elle accepte de suivre celui qu'elle nomme « Beau Gosse »  dans son journal intime quand il se propose comme guide pour lui faire découvrir son merveilleux pays de conte.
Une escapade qui tournera à l'aigre quand l'homme la livrera à l’État Islamique pour libérer sa sœur prise en otage. Étonnamment protégée par sa sottise et sa naïveté, l'écervelée ne capte rien du piège infernal où elle est tombée. Se croyant invitée dans sur un tournage de télé-réalité d'un genre nouveau apte à lui rendre le succès qui depuis quelque temps la fuit, elle suit les « figurants en tenue militaire » sans  réticence pour un long transfert tout en s’étonnant, sans question autre que celle concernant ces caméras si bien cachées qu’elle ne parvient même pas à les voir...

L'accueil qui lui est réservé commencera à lui ouvrir les yeux, au moment même où vêtue d'un niqab  elle sera conduite dans un appartement où d'autres sans corps et sans visage sont détenues pour « éducation » en attente d'un mariage forcé ou de l'esclavage sexuel.  On quitte alors la caricature de la poupée siliconée et du monde de la consommation qui l’entoure pour l'insupportable découverte de l’aliénation et la violence faite aux femmes captives de Daech.
Face à cet effacement  physique inconcevable pour celle qui avait dédié toute son existence à son corps, il ne restera plus à Barbie qu'à se rapprocher de ses « sœurs » Puppa, Bambola, Koukla, Bebek, Boneca et Dammia (déclinaison du mot "poupée" en différentes langues) abandonnées là ou enlevées comme elle, pour être moins seule et tenter de survivre.
Un sentiment conjugué d'horreur et de compassion l’amènera à considérer sa personne et sa vie sous un autre éclairage. « Ses rêves de gloire s'étaient changés en soif de connaissance, ses certitudes en doutes. » Une prise de conscience majeure pour cette enfant gâtée et superficielle d'hier qui voudrait désormais « parler avec ses propres mots, sans plus jamais être manipulée ».

Et pendant ce temps… : « Barbie manquait beaucoup à ses parents. Voilà six mois qu'elle avait disparu et les pauvres malheureux, affolés par la chute de leurs actions, remuaient ciel et terre pour retrouver leur poupée. »

Du dénouement final, mieux vaut vous laisser la surprise.

 

Ce court récit qui n'a rien d'un roman réaliste s'apparente au genre de la fable satirique ou la nouvelle à thème.
Avec une véritable économie de moyens, non sans humour et causticité, la première fiction de cette essayiste qui s'est spécialisée sur les figures féminines engagées  dans la lutte pour la liberté et le droit des femmes se garde bien de mettre sur un même pied la condition des femmes sous Daech et celle des occidentales dans la société de consommation et n'omet pas la violence extrême et insupportable faite aux femmes sous l’État Islamique, mais son sujet est autre.
C'est le regard de la société en général et des hommes en particulier sur la gente féminine – et ce sous toutes les latitudes – qui l’intéresse. Et, de ce point de vue là, de celui-ci seulement, la femme botoxée esclave de son apparence à laquelle il arrive de mourir des suites « d’une sixième opération d’augmentation mammaire » et celle dont le corps diabolisé par les hommes se retrouve voilé par diverses couches de tissus informes avant d'être abusé ou vendu, se retrouvent pareillement victimes de sociétés machistes qui, oscillant entre la peur, le mépris, la convoitise ou la haine des femmes, n'a pour but que de les soumettre.

Si le rapprochement peut paraître a priori audacieux et perturbant, il est, dans cette perspective, cohérent et a le mérite de poser la question du féminisme de façon  universelle, recentrée sur le corps dont chaque femme devrait être le seul maître. Comme un écho au slogan « Mon corps m'appartient » brandi dans un autre contexte il y a un certain temps déjà et que d'aucuns voudraient considérer comme obsolète.
Certes, que la barbarie aveugle des extrémistes islamistes soit l'occasion pour Barbie de prendre conscience de sa propre aliénation peut ressembler à une provocation peu réaliste mais le genre même de la fable n'autorise-t-il pas ce type de raccourci pour étayer son propos et asséner avec brutalité sa morale ou conclusion ?
Il en résulte  un jeu de miroir féroce entre les unes et les autres qui, parce qu'il est inhabituel, perturbe voire choque a priori, fait soudain question tout en présentant l’intérêt de ne pas opposer occidentales et orientales pour les positionner en « sœurs » pareillement niées, chosifiées ou réduites en esclavage. 
La moralité de cette fable ou tout au moins le message lancé par l'auteur aux femmes, à toutes les femmes, c'est la nécessité qui leur est faite de se rebeller pour que cela cesse. Il n'y a pas de fatalité et personne ne se battra à leur place si, vaincues d'avance voire complices de leurs bourreaux, elles abdiquent.

Et si, outre son aspect étonnamment drôle dans un contexte éminemment tragique,  ce court récit hors norme, osé, décapant et dérangeant, n'avait pour but que de nous faire réfléchir et nous mobiliser toutes ensemble, ce serait déjà en soi une excellente raison pour le lire et le faire lire de 16 à 96 ans.

Dominique Baillon-Lalande 
(24/04/17)    



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Alma

128 pages - 14,90













Eli Flory
enseigne et écrit à Paris. Elle a déjà publié, entre autres, Ces femmes qui aiment les femmes (L’Archipel, 2007) et La barbe d'Olympe de Gouges et autres objets de scandale (Alma, 2014). Elle anime un blog pour France TV info, « Over the rainbow », blog dédié aux vies homosexuelles, transgenres, intersexes...


Visiter son blog :
http://blog.francetvinfo.fr/
over-the-rainbow/