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Filip FORGEAU


Journal du pays où je ne suis pas né


Filip Forgeau a été en résidence au Centre Culturel Français Albert Camus d’Antananarivo à Madagascar, lieu qui a ravivé en lui des souvenirs puisque c’est là qu’il aurait pu naître. Filip Forgeau nous raconte ce pays avec lequel il trouve de multiples proximités. La réalité et la fiction se mêlent tout au long du récit. 

Le narrateur évoque un petit garçon qui a eu beaucoup de mal à parler et qui est resté muet très longtemps : « Je ne me souviens plus du bruit que j'ai fait quand je suis né. J'ai peut-être eu la naissance silencieuse. J'ai l'impression d'être resté muet longtemps. Comme un secret. Une crampe à l'aine. Une écharde sous la peau, une écharde dans les chairs. Pourtant, il y a du rouge dans mes souvenirs. Et un goût de sang dans ma bouche. » Il a perdu son père, décédé quand il avait huit ans. L’enfant, lui, est mort ce jour-là car est né un autre lui-même. Actuellement âgé de quarante ans, il considère qu’il a trente-deux ans plus huit ans.

L’écriture poétique et théâtrale nous embarque dans la quête de ce père disparu bien trop tôt. La musique des mots se répète comme le fait la douleur qui revient sans cesse.

La problématique de la perte d’un être cher est abordée avec beaucoup d’émotion.
« Et moi, qui suis-je, à 8 ans + 32 ans ?
Un "répareur" de quoi ? Un "répareur" d'enfance ? Le "répareur" de ma propre enfance ?
Mais est-ce que ça se répare, l'enfance ? Et qui a cambriolé la mienne ?
Est-ce qu'on peut réparer l'enfance comme on répare une route ? Mettre du bitume sur ses blessures ? Couler du goudron sur ses plaies ?
J'ai été dévasté par un cambriolage et je crois bien que je ne m'en suis jamais remis. Depuis, je suis un peu désaffecté. Comme un appartement, abandonné. Comme une usine, un peu
fermé. »

Il y a aussi toute une réflexion sur l’écriture : « On écrit pour atteindre quelque chose qu’on n’atteindra jamais. Pour toucher du doigt ce qui nous échappe. Pour frôler l’impalpable. On écrit pour ce vertige-là. Pour cette ivresse que le vertige procure. […] On écrit pour partir de et pour aller vers. Pour faire quelque chose de rien. […] L’écriture, c’est le nomadisme, même si le corps est sédentaire. »

La quête personnelle du personnage, dans lequel nous percevons Filip Forgeau, conduit dans le pays où il n’est pas né et mène aussi aux problématiques de l’Afrique ignorée du reste du monde quand il n’y a pas d’intérêt à la clé : « Comme quoi la réalité est toujours différente en fonction de là où l’on se trouve. Sept cents blancs qui meurent de la grippe et c’est la panique. Sept cents blancs qui meurent de la grippe comptent plus encore aujourd’hui que des millions de noirs qui succombent du paludisme dans l’indifférence générale. Mais soigner des millions d’Africains miséreux ne rapporte pas d’argent. J’ai toujours détesté l’arrogance des blancs.» 

Les chapitres très courts listent les paysages, les évènements historiques, les lieux. L’humour apparaît au cœur de ce parcours très émouvant qui dénonce aussi les inégalités et les injustices criantes de ce monde.

C’est un très beau texte qui mêle plusieurs formes d’écriture pour évoquer avec tendresse et délicatesse le thème de la perte d’un parent dans l’enfance et la recherche de son identité pour construire sa vie.

Brigitte Aubonnet 
(06/10/17)    



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Incipit en W

(Juillet 2017)
90 pages - 16,50







Filip Forgeau,
né en1967, écrivain et metteur en scène, a écrit une trentaine de pièces et publié une quinzaine de livres (romans, théâtre).




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